Editorial – n°14

Par Dalila Arpin

Dans ce numéro spécial « Marseille », vous pourrez lire les travaux issus des cartels ainsi que les textes présentés par Françoise Haccoun et Elisabeth Pontier, lors d’une soirée qui a eu lieu dans cette ville, le 19 mai dernier, sous le beau titre « Une lettre d’âmour ».  La question que nous avons tenté d’élucider est justement « Qu’est-ce qu’être amoureuse pour une femme ? ».

Ces travaux témoignent d’un véritable travail de cartel. Ce sont des effets de lecture qui montrent que le cartel est bien vivant ! Ils rendent compte du nouage entre travail de cartel et travail de lecture et font valoir la fonction du cartel dans cette aventure passionnante, bien que souvent difficile, de lire Lacan.

Le texte d’Isabelle Bayer-Moia, intitulé « Lettre d’amour, un savoir sur le non-rapport sexuel » arrive à la conclusion suivante : « être amoureuse c’est être réduite à se perdre dans le désir de l’Autre ». Comme le précise Pierre Naveau dans son excellent ouvrage Ce qui de la rencontre s’écrit[1], le fantasme consiste à prendre l’Autre pour son âme. Quand l’amour est situé au niveau de l’âme (et non pas du corps ou de la pensée), il est coupé du sexe. Dès lors, lorsqu’une femme âme l’âme, elle risque de rester captive du partenaire. Prisonnière du fantasme de l’homme, à l’instar d’Albertine à l’égard du narrateur dans le roman de Marcel Proust, elle rencontre un homme qui ravit son âme. Avec cette boussole, nous pouvons nous demander de quelle façon singulière chacune (une par une) est amoureuse.

Lol V. Stein, présentée par Béatrice Marty, aime le même comme une Autre : « elle âme l’âme »[2], comme le dit Lacan dans le chapitre VII du Séminaire Encore. Dans la scène du bal du roman de Marguerite Duras, « Le ravissement de Lol V. Stein », lorsque le fiancé de Lol quitte la salle avec une autre femme, la jeune femme sombre dans la folie et cesse d’aimer cet homme pour âmer l’âme. Á la fin du roman, quand Tatiana vient à la place de Lol, c’est la perplexité. En revanche, l’hystérique – qui elle aussi âme l’âme, comme le précise Lacan, dans la mesure où elle fait l’homme – elle s’en sert comme d’un fantasme : l’homme qui est avec elle, est dans son fantasme avec une Autre femme. De ce remplacement fantasmatique, l’hystérique retire un plus-de-jouir.

Enfin, il y a le cas de Marthe Robin, que nous fait découvrir Benoit Kasolter, que beaucoup d’auteurs ont pris pour une hystérique, avec ses stigmates faisant penser à des conversions comme Gonzague Mottet ou Jean-Martin Charcot, ainsi que Jean Lhermitte (« accident névrotiques ») et Pierre Janet (« catalepsie »). Mais l’enjeu est pour Marthe tout autre : elle se perd dans le désir d’un Dieu, le Père blessé. A travers les petits autres qui viennent la voir pour profiter de ses miracles, cette mystique est en rapport direct avec l’Autre par excellence. Mais elle se perd car ce désir est sans fin. Loin de pouvoir contrôler ces « manifestations divines », elle est leur proie. Marthe est comme « possédée ». Elle est autre à elle-même, mais elle se même dans l’Autre, parce que, comme le dit B. Kasolter, elle est identifiée à Jésus-Christ. Elle souffre des mêmes stigmates. Elle répond dans sa chair à la phrase « Veux-tu être comme moi ? ». Elle est, comme lui, crucifiée et cela, tous les vendredis. Il n’y a que sa mort qui vient marquer un arrêt à ses souffrances infinies. C’est dans ce point précis de l’infinitude que nous pouvons reconnaître la marque de la jouissance féminine. Comme pour Lol, l’amour de Marthe a une part de ravage, parce que lié à la jouissance féminine (et non pas à l’objet petit a), bien qu’il lui permette, cependant, de faire lien social, par opposition à la jouissance solitaire de Lol.

Dès lors, ces travaux nous permettent d’avancer l’idée suivante : l’amour fait littoral, alors que le ravage ouvre à l’infini.

Bonne lecture et rendez-vous au prochain numéro !

 

 

[1] Naveau, P., Ce qui de la rencontre s’écrit, Paris, Ed. Michèle, 2014.
[2]Lacan, J., Le séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, Coll. Champ Freudien, fondé par Jacques Lacan, p. 78.