À propos du « Nœud de la guerre » [1]

Par Michèle Harroch

[1] La guerre comme barbarie, selon Marie-Hélène Brousse, ne s’oppose pas à la civilisation pacifique. « La guerre est la civilisation » répond à la formule de Lacan « l’inconscient c’est la politique.[2] »  Cette thèse implique un premier parallèle, guerre / inconscient, dans un rapport singulier au noyau de réel de la jouissance, à l’objet a. Quant au binaire, civilisation / politique, il relève du discours commun, dominant. Supposé faire lien, il discipline la sphère sociale.

Malaise par excellence, selon M.-H. Brousse, la civilisation est la cause de la guerre[3]. Elle n’est pas réductible à ses combats, à la violence désordonnée, aux déchaînements des pulsions. Avec Lacan, M.-H. Brousse s’écarte des dualismes classiques pulsion de vie / pulsion de mort, Éros / Thanatos, pour rappeler que les pulsions sont toutes in fine pulsion de mort.

La guerre emprunte son lexique au discours politique. Elle implique l’adhésion à une stratégie, la soumission d’un groupe à un idéal. Rajoutons à cela, qu’élevée à un savoir-faire, la guerre réellise un projet de mort devenu pour certains un projet de vie, La solution glorieuse. C’est l’art de la guerre. « Modalité de commerce interhumain [4]», ou « entreprise de guerre [5]» la guerre mobilise l’ensemble des forces créatrices, pulsionnelles (sexuelles ou non), autour d’un objet convoité, idéalisé, non échangeable, auquel s’annexe une valeur libidinale, un plus-de-jouir, un coût, celui de la vie.

Cette réflexion n’est pas rapportée à l’inconscient interprétable, à un modèle vertical mis en fonction par le Père de la loi. Au-delà du Père, le nœud de la guerre implique le sinthome et une autre définition de l’inconscient, réel, impossible à interpréter.

À partir du Séminaire « Les non-dupes errent », M.-H. Brousse met en corrélation les discours de l’amour et de la guerre[6]. La guerre comporte une nouvelle version du père, une « père-version », une nouvelle façon de nouer ensemble symbolique, imaginaire et réel. C’est donc un nœud à 4.

Pour M.-H. Brousse, l’opérateur-clé est « la fonction de moyen » ‒ formule de Lacan ‒ pris dans chaque élément du nouage [I, S, R] impliqué dans toute activité humaine.

L’Imaginaire de la guerre au service du Symbolique et du Réel

L’Imaginaire ne permet pas seulement de donner cohésion au corps propre, il est au fondement du lien social, de la civilisation. Pour M.-H. Brousse, l’amour ou la haine participent de la dissymétrie, du dissemblable, impliqués dans la mise en jeu d’un objet ‒ territoire, biens à défendre ou à posséder. L’objet donne à la guerre son motif ‒ son désir et sa cause. Il détermine les partenaires, les adversaires et leurs exactions.

Et si l’imaginaire sert au symbolique par quoi l’objet acquiert sa valeur d’échange ou d’exception, l’imaginaire de l’objet « sert aussi le réel, en tant qu’il est l’inatteignable de toute épopée, son point de fuite ». Mais, il n’y a pas de guerre sans chef, sans leader ou Führer. Freud en fait l’équivalent du père « qui tire son pouvoir de l’idéal ». Pour Lacan, « le leader tient son pouvoir sur les masses de l’objet a qu’il fait miroiter.[7] »

Ici « L’imaginaire est donc l’instrument de la guerre qui noue les deux autres dimensions, le symbolique du gagner / perdre et le réel de l’objet échappant à toute valeur.[8] »

Le Symbolique de la guerre : La science et la religion au regard de la mort

Si, en temps de paix, la mort est posée pour processus naturel du vivant, la guerre vise, dans son absolue radicalité, la mort de l’autre pour condition de survie. Le corps, nous dit M.-H. Brousse, y est un enjeu majeur. La guerre est traumatisme des corps, blessés, mutilés autant que des esprits. L’on y risque sa peau autant que sa tête.

Aujourd’hui, les frappes chirurgicales, guerres propres ou autres objectifs 0 morts restent du domaine de l’illusion. C’est un idéal entretenu par un pan du discours scientifique mis au service du réel de la guerre. La mort, poursuit M.-H. Brousse, est d’abord celle de l’autre, du corps de l’autre, pris dans le langage. Pour sa part, la religion a donné aux guerres ses idéaux. Elle tire son pouvoir d’un discours qui noue le corps et la mort. « Elle transforme la mort et le corps en sacrifice. Le symbolique alors ne gouverne plus le réel, il est mis au service du réel lui-même. [9]«

Le Réel de l’acte et la guerre   

Le symbolique est moyen de réel, par le caractère décisif de l’acte, versé au contenu de nos manuels d’histoire. L’acte produit un événement, « une discontinuité et un changement ». Les succès et les défaites relèvent « de la logique de l’acte ». Ils ont « des effets de réel sur les discours, les sociétés et les individus.[10] »

M.-H. Brousse distingue alors, la névrose comme une forme de désagrégation, produit de la censure sociétale, et une forme « d’élaboration, de construction, de sublimation, disons le mot, que peut se concevoir la perversion quand elle est produit de la culture.[11] »

Pour conclure : qu’elle soit commerce, entreprise ou art, la guerre produit un effet de ruines, de déconstruction, un effet de trou qui exhorte la civilisation à renouveler ses objets et ses discours. Et, si la guerre, comme le suggère M.-H. Brousse, est « une interprétation réelle », alors elle tutoie le délire, la folie des hommes. Origine ou limite à la civilisation, au fond, la guerre est une réponse. Problématique.

Finalement, l’idéal d’une guerre propre comme celui d’une civilisation pure ‒ religieuse ou laïque ‒ ça n’existe pas !

 

[1] Cf. Brousse M.-H., « Des idéaux aux objets : le nœud de la guerre », La psychanalyse à l’épreuve de la guerre, M.-H. Brousse (s/dir.), Paris, Berg international, 2015, p. 143-161.
[2] Ibid., p. 144.
[3] Ibid.
[4] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les formations de l’inconscient, 1957-1958, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998.
[5] Brousse M.-H., « Des idéaux aux objets : le nœud de la guerre », op. cit., p. 156.
[6] Ibid., p. 152.
[7] Ibid., p.155.
[8] Ibid., 156.
[9] Ibid.
[10] Ibid., p. 158 -159.
[11] Ibid., p. 160.