Editorial n°17

Par Chantal Bonneau

Ce numéro de Cartello a été préparé par des cartellisants niçois ayant animé une soirée des cartels de l’ACF Estérel Côte D’Azur un an après l’attentat meurtrier du 14 juillet 2016. La soirée des cartels s’est inscrite sous le titre : « Á propos de Nice … le temps pour comprendre ». Pouvions-nous extraire quelque savoir de ces instants tragiques durant lesquels des enfants, des vieillards, des femmes et des hommes ont perdu la vie ? Comment chercher à comprendre l’impensable, ce réel brut qui soudain a jeté son ombre funeste sur une ville de soleil, carte postale de vacances déchirée, laissant jaillir de cette obscurité cris, pleurs et ravages ?

Les textes que vous allez lire parlent de l’attentat de Nice mais surtout ils sont une réflexion sur la guerre et le traumatisme. Les cartellisants s’appuyant sur Freud, Lacan, Jacques-Alain Miller et Marie-Hélène Brousse, se sont intéressés à l’au-delà du traumatisme et sur ses conséquences pour les parlêtres.

Ce sont des textes forts, rigoureux, qui témoignent de la façon dont chaque auteur a abordé l’événement, avec la pudeur et le tact qui conviennent en de telles circonstances, sans reculer devant le réel en jeu. Michèle Harroch a interrogé le nouage de l’imaginaire, du symbolique et du réel lors d’un traumatisme aussi violent qu’une guerre ou un attentat. « La guerre emprunte son lexique au discours politique », écrit-elle, pour nous montrer les affinités entre les stratégies du pouvoir et celles de la guerre. La guerre implique un chef, un leader à suivre. Elle est l’expression du déchaînement de la pulsion de mort avec la mise en jeu d’un objet convoité qui appartient à l’autre. Ainsi, dans toute guerre c’est la mort de l’autre qui est visée. Pour Alain Jouffret, la guerre est rupture, « moment d’effraction de la civilisation [1]», selon la formule de Freud, dont le sujet ne peut rendre compte que dans l’après-coup. Quelle place l’analyste peut-il prendre face à la rencontre contingente qui vient faire effraction dans la vie d’un sujet ? Le trauma, nous dit-il, s’exprimera par les voies de l’éprouvé du corps et il faudra un temps second pour que, par la répétition signifiante, il puisse en passer par la parole afin qu’un possible traitement de la jouissance entre en jeu. Quant à José Villalba, il aborde la question de la guerre en s’intéressant aux modalités contemporaines de destruction et de volonté d’anéantissement de l’autre. Face au raffinement des modalités nouvelles de la technologie guerrière, ce sont les paroles d’un enfant de six ans qui témoignent de la façon dont il trouve sa solution pour répondre à l’énigme angoissée que représente pour lui la scène de l’attentat. Avec comme seule « arme » la parole pour dire et le crayon pour dessiner, il traite l’horreur dont il fut témoin en se soutenant de la parole et du langage – voile sur un réel, hors sens.

Trois textes, trois façons d’essayer de faire avec « ce réel, comme impossible à supporter »  qui, en ces instants de déchaînement de la pulsion de mort,  brise les corps des individus mais ne peut réduire le parlêtre au silence.

Enfin, allant au-delà des mots, Aurélien Bomy dans son article «  Light in the middle of darkness », nous conduit au bord de ce réel qui toujours nous échappe, avec les clichés que deux photographes syriens, Catherine Ward – dont les photos illustrent ce Cartello – et Antoine George Makdis, ont pris de la ville d’Alep. Qu’ils soient ici remerciés pour leur  courage et leur participation à ce numéro.

 

[1] Freud S., « Considérations actuelles sur la guerre et la mort », Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981.