La guerre comme réel. Une horreur si étrangère, une horreur si intime

Par José Villalba

« De fait, tout est là pour que puisse reprendre la guerre qui, comme le réel est un “ feu froid ” qui continue de brûler, sans crépitement. Il manque seulement l’étincelle pour que tout devienne brasier »

Guy Briole[1]

Les banalités du Réel

Durant l’été 2016, un jour de fête nationale, dans une ville du sud de la France, un homme prêt à mourir au volant d’un gros camion blanc, écrasait une centaine de personnes et en blessait deux fois plus avant d’être neutralisé. Ce n’était pas une bombe ou un drone qui était venu déchirer la nuit et notre quiétude, mais un simple camion blanc qui avait fracassé la vie de tant d’hommes, de femmes et d’enfants. L’avion, la machette et la kalachnikov avaient laissé la place à un engin qui transporterait des glaces ! Ironie de la guerre « moderne » qui revêt sans cesse de nouveaux atours pour terroriser et séparer les hommes, mais aussi pour les mettre en lien dans ce que Lacan appelait le « commerce interhumain[2] ».

Un premier réel avait surgi alors dans la banalité même de l’instrument de mort qu’était ce camion et dont plusieurs témoins m’avaient pointé l’horreur de cet aspect « inoffensif » combiné à l’énigme de la détermination meurtrière de cet homme.

A juste titre, Éric Laurent nous dit que « l’homme est le maillon faible de la guerre de demain[3] », mais la proposition inverse peut également être soutenue. La subjectivité humaine reste ce point aveugle de notre société de surveillance et de haute technologie. Face aux ordinateurs ultra-puissants, aux drones, aux algorithmes, une simple machette ou un camion peuvent devenir l’arme redoutable d’un ennemi surgi de nulle part, et auquel les médias et les réseaux sociaux donneront une portée dépassant toute frontière. Ceux qui n’ont pas les moyens technologiques trouvent les moyens idéologiques de propagande et d’embrigadement qui fabriqueront une « bombe humaine », aussi imprévisible que destructrice. Dans ce monde que la science tente de mettre en équation, l’être humain reste cette part d’inconnu, cette part de réel impossible à saisir totalement, ce grain de sable qui peut enrayer la machine la plus sophistiquée.

Une rencontre singulière

Le lendemain de l’attentat, je recevais une famille maghrébine. La mère, le père et leurs deux enfants avaient besoin de parler et étaient venus jusqu’à la cellule psychologique, sur cette Promenade, à deux pas des lieux du drame. Installés autour d’une table, la mère parlait sous le regard sidéré du mari, tandis que le plus jeune enfant babillait dans ses bras et que j’invitais l’aîné, âgé de six ans, à prendre des feutres pour dessiner.

La mère racontait la fin du feu d’artifice vu depuis la plage, la foule joyeuse, les groupes de musique, les enfants qui voulaient manger une glace. Puis, tout à coup, alors qu’ils étaient en haut des marches qui arrivent sur la promenade, ce camion surgit en tranchant la foule avec un bruissement étrange et des chocs, des cris, puis tous ces gens écrasés…  Alors que la mère arrêtait de parler, la gorge serrée, le jeune garçon levait la tête de son dessin et précisait, avec l’exactitude des mots d’enfant : « Maman, on voyait les squelettes des gens ! »

Le réel avait surgi brutalement, dans toute son horreur, à quelques mètres, déchirant le voile qui recouvrait le monde familier d’un soir d‘été. Les os, le sang, le réel des corps apparaissaient, soudain mis à nu, rendant le monde totalement étrange car les semblants avaient soudain volé en éclats. Ces paroles tentaient de construire une histoire, de raccommoder l’étoffe déchirée par ces quelques minutes d’horreur angoissante.

L’enfant avait fini son dessin et nous le montra. NICE, en majuscule, était inscrit en haut de la page. Il y avait des palmiers en dessous et un simple camion blanc. « Il roulait sur le trottoir… On n’a pas le droit de rouler sur le trottoir ? » – demandait-il à sa mère – «  Il n’a pas le droit ! » Elle acquiesça. Après quelques hésitations l’enfant dessina un carré pour contenir le véhicule facétieux. C’était comme une place de parking avec un panneau d’interdiction, car il fallait sans doute que la loi vienne s’appliquer à cet engin de mort. Le camion fou devait être contenu par un discours partagé établissant pour chacun où peut rouler un véhicule et où il est autorisé à se garer. L’enfant semblait soulagé et sa mère lui proposa d’aller le déposer, en partant, sur l’un des autels improvisés sur la Promenade.

 

[1] Briole G.,  « Dans les mâchoires de la guerre : arrachement », La psychanalyse à l’épreuve de la guerre, M.H. Brousse (s/dir.), Paris, Berg International éditeur,  2015, p. 78.
[2] Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les Formations de l’inconscient, Paris, Seuil, 1998, p.111.
[3] Laurent É.,  « Le discours et le réel de la guerre »,  La psychanalyse à l’épreuve de la guerre, op. cit., p. 250.