La réalité dépasse la fiction

Par Gérard Darnaudguilhem

 

Même pas en rêve ! Tel est le titre dont un cartel a fait son miel. Quel est le point commun entre rêve, réalité et réel ? Trois indices : Ça insiste, Ça résiste, Ça ex-siste.

Bien vite apparaît la constante articulation de ces termes à partir de leurs contours[1] :

1) glissement sémantique du rêve : énigmatique formation de l’inconscient, effroi hors-sens ou intime chanson qui fait de notre vie un songe, a song.

2) déclinaisons de la réalité : somme d’éléments perçus, support psychique de modalités sociales contemporaines ou produit d’une refonte selon les mécanismes de la névrose et de la psychose.

3) définitions du réel : signifiant confondu avec celui de réalité, puis registre articulé à l’Imaginaire et au Symbolique ou encore indication de l’angoisse irréductible au signifiant.

 

 I] Le rêve s’oppose-t-il au réveil ?

A partir de l’opposition des deux principes, réalité et plaisir, Freud note que de nouvelles expressions de satisfaction se créent : symptômes, rêves, mots d’esprit, souvenirs d’enfance. Dès 1900 il découvre que le rêve, voie royale de l’inconscient, fomente une réalité au service du principe de plaisir. Si chacun cherche à garder sa vie telle un songe, on échappe rarement à une rencontre avec quelque chose d’insupportable.

 « Dans tout rêve un désir pulsionnel doit être figuré comme étant comblé. La coupure nocturne entre la vie psychique et la réalité, la régression ainsi rendue possible à des mécanismes primitifs permettent que cette satisfaction pulsionnelle désirée soit vécue de manière hallucinatoire, comme présente.[2] » Un rêve ne se conjugue donc qu’au présent. Et s’il nous arrive de rencontrer un réel dans nos cauchemars, nous réveillons-nous pour mieux l’oublier ?

Le rêve « Père ne vois-tu pas que je brûle ?[3] » indique que le réveil à la réalité est encore le rêve, l’angoisse réveillant le sujet pour qu’il continue à dormir, précipité dans la routine de son fantasme.

 

II] La réalité s’oppose-t-elle à la fiction ?

Structurée par le langage, « perceptum sans objet[4] », voici comment en 1956 J. Lacan définit l’hallucination. A son propos il parle tantôt de sa réalité : organisation de la parole en discours et tantôt de son réel : conséquence imaginaire de l’agencement de ces discours. « A cette époque le réel est encore défini par rapport à un fonctionnement.[5] » Si, pour tel sujet, la réalité du phénomène perçu est incertaine, subsiste en amont un point de certitude : il sait qu’on parle de lui ! Le réel de cette certitude est là avant même qu’il l’ait entendu dans sa réalité à lui : « C’est du point où le sujet désire, que la connotation de réalité est donnée dans l’hallucination[6] ».

 Freud séparait Realität (réalité psychique) de Wirklichkeit (opérativité). Lacan s’est employé à montrer combien le sentiment de stabilité que nous appelons communément réalité était d’abord le fait de la construction d’un fantasme : « La réalité, de ce fait, est commandée par le fantasme en tant que le sujet s’y réalise dans sa division même […]. La satisfaction ne s’y livre qu’au montage de la pulsion. »

Là est le point de reprise en 1970, quand Lacan nous fait considérer le symptôme comme provenant du réel, « il est tentative pour faire avec un impossible, plus exigeant que la réalité langagière à laquelle cependant il recourt.[7] »

 

III] Le réel s’oppose-t-il au fantasme ?

 « Dans le fantasme, le sujet est fréquemment inaperçu, mais il y est toujours, que ce soit dans le rêve, dans la rêverie, dans n’importe quelle des formes plus ou moins développées.[8] »

 « Quand nous interprétons un rêve, ce qui nous guide, ce n’est pas qu’est-ce que ça veut dire ? et qu’est-ce qu’il veut pour dire cela ? mais qu’est-ce que à dire ça veut ? Ça ne sait pas ce que ça veut en apparence[9] »

Le réel est alors posé du côté du désir qui se situe entre les dires, courant sous la chaine signifiante. « Ce qui importe c’est la faille, celle qui fait sortir du sens commun, des interprétations sauvages, des relations de cause à effet, et même de la vérité.[10] » En somme, c’est davantage le fantasme qui protège de certaines formes d’irruption du réel, fonctionnant comme un écran dont Freud faisait aussi le prototype des souvenirs.

Le réveil comme issue lors du cauchemar, le sommeil comme suite lors du rêve, deux versions d’un processus psychique de satisfaction. Innommable angoisse pour l’un, récit interprétable pour l’autre, deux manifestations de la jouissance en jeu dans l’inconscient, dans les dires d’un parlêtre dont la parole, de résonner dans le corps, signe l’équivalence entre inconscient et pulsion.

 

IV] A quoi s’oppose la pulsion ?

Ce concept limite, somato-psychique corps-âme s’explicite avec ses quatre termes corrélatifs : la poussée (l’exigence constante), le but (la satisfaction), l’objet (le moyen extérieur ou corporel pour l’obtenir), la source (le processus corporel d’où part le stimulus). Freud a présenté une distinction entre la substance du corps (physiologique) et celle de l’âme (psychique).

Le travail de la pulsion se présente alors comme un aller-retour corps-psychisme-corps, trajet dans lequel Lacan oppose l’inconscient structuré comme un langage (le psychisme) et l’énergie, l’affect (le corps).

Pour traiter de la pulsion comme il convient Lacan a montré « ce que l’on gagne à ne pas traduire Trieb par instinct mais à serrer au plus près la pulsion pour l’appeler dérive[11] » en traduisant par :

– instinct : on a un point de départ et un point d’arrivée déterminés.

pulsion : il y a un point de départ, mais le point d’arrivée reste indéterminé.

dérive : on a une complexité de dérives sans aucun point fixe.

Alors que chez Freud, la constance de la poussée relevait d’une source intérieure, pour Lacan les pulsions anale, orale, scopique et vocale n’ont d’existence qu’en s’articulant chacune avec les trois autres. Donc il y a une dérive en mouvement perpétuel : « Nulle part de ce parcours ne peut être séparée de son aller et retour, de sa réversion fondamentale, de son caractère circulaire.[12] » Le but de la pulsion n’est alors que la nécessité du nouage borroméen, c’est lui qui est satisfaisant : « son but n’est point autre chose que son retour en circuit[13] ».

Ces dérives multiples orientent vers un cheminement qui prescrit à l’analyste de suivre toutes les pistes possibles, c’est-à-dire ce que l’analysant a vraiment l’intention de lui communiquer dans le détail (imaginaire), les mots et les tournures qui achoppent à son intention (symbolique), les effets de ce qui échappe radicalement (réel de l’inconscient) : « Le transfert est la mise en acte de la réalité de l’inconscient[14] »

 Est donc promue une autre réalité : à chacun sa forclusion mais, de solution unique il n’y a pas. Ce qu’il y a c’est la clinique du sinthome généralisé. D’où l’ironie de Lacan : « Tout le monde est fou, c’est-à-dire délirant », ce qui ne signifie pas que nous soyons tous psychotiques mais que « tous nos discours sont une défense contre le réel[15] »

Suivons l’avertissement de Jacques-Alain Miller :

« Alors il faut faire attention avec les rêves, il ne faut pas réveiller les dormeurs, surtout pas les somnambules comme on sait, il ne faut pas les réveiller brusquement. C’est pour ça que Lacan écrit dans la dernière page de Joyce le Symptôme : Joyce coupe le souffle du rêve de la littérature, et le fait qu’il veuille la réveiller, c’est le signe qu’il en voulait la fin ; parce qu’elle durait que de rêver.[16] »

 

[1] Freud S., « La perte de la réalité dans la névrose et dans la psychose » Névrose, psychose et perversion, PUF, 1973, p. 299-303.
[2] Freud S., « Révision de la théorie du rêve », Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, 1933, Folio Essais, Gallimard, 1984, p. 29
[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 55-57 « L’inconscient et la répétition, Tuché et automaton » (à propos de Freud S. « Traumdeutung », La science des rêves)
[4] Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 532
[5] Monribot P.,  Commentaire inédit La saline, 2014. (Cf. Lacan J., Le Séminaire livre III, Les Psychoses, Paris,  Seuil, 1973.)
[6] Lacan J., op. cit., p. 142.
[7] Dhéret J., « User la vérité », Causefreudienne.net, intervention du 12.10.2016, Paris.
[8] Lacan J., op. cit., p. 168.
[9] Lacan, J., Le Séminaire, livre XVI, D’un autre à l’Autre, Paris, Seuil, 2006, p.198.
[10] Macaire-Ochoa M.-A, Qu’est-ce-qui réveille ? Conférence du 01.04.2017, Tulle, Bulletin de l’ACF Massif central Le Poinçon, n°27, novembre 2017, p.117.
[11] Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, coll. Champ freudien,  2001, p.42
[12] Lacan J. Le Séminaire, livre XI, Les Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, op. cit.,  p.162.
[13] Ibid., p. 163.
[14] Ibid., p. 137.
[15] Aromi A., Esqué X., Les psychoses ordinaires et les autres sous transfert, Préparer le XIe Congrès de l’Association mondiale de psychanalyse (AMP) Psychanalyse en Normandie, ACF Normandie, intervention du  4 mars 2017
[16] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Pièces détachées. » (2004-2005), cours du 17 novembre 2004, inédit.
 
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