Valère Novarina : à la source de la langue

Par Michèle Bardelli*

 

Auteur de théâtre, essayiste, acteur, metteur en scène et peintre franco-suisse, Valère Novarina fait aussi les décors de ses propres pièces. Né en 1947 dans la banlieue de Genève, après des études de philosophie et de philologie à la Sorbonne, il consacre sa vie à décoder la langue, les langues, à jouer avec les mots et à inventer une langue pour border l’indicible du trou dans le savoir.

Le bain de langage.

Dans quel bain de langage est tombé V. Novarina ? Il distingue le « français maternel », la langue du sens, et quatre langues « maternelles-étrangères » nourricières, dont il isole le hongrois mystérieux. Quand le père était absent, la mère comédienne jouait du piano et achevait son récital par La chanson hongroise. Elle ne savait pas le hongrois mais chantait avec « une voix juste mais un peu voilée [1] ». Cette chanson avait été créée par un jeune étudiant qui l’avait demandée en mariage. Son père ayant refusé, il était retourné en Hongrie et elle apprit plus tard sa mort à Auschwitz.

« Le hongrois devint pour moi une sorte de seconde patrie et la langue hongroise, de toutes les langues étrangères, celle qui me touchait immédiatement et profondément comme une langue maternelle incompréhensible [2]. » Langue secrète entre mère et fils, « le hongrois devint ma langue étrangère – peut-être même ma langue véritable […] le hongrois incompréhensible de ma mère était ma langue manquante, l’ombre de la langue que j’aurai pu parler si je n’avais pas existé [3] ». La chanson hongroise est empreinte de la subjectivité de la mère. Sa transmission ne se fait pas par le sens mais par le son qui vient percuter le corps de l’enfant en y laissant trace de jouissance indélébile, ce que Lacan qualifiera de lalangue, hors-sens.

V. Novarina donne une définition très lacanienne de cette « langue [que l’enfant] ne comprend pas et qu’il voit chantée. Une île du langage ; la langue à un ; une langue orpheline et une langue amniotique ; la langue qui ne résonne nulle part ; un corps devant soi ; une onde ; une langue dispensée du fardeau de la communication et qui nous rappelle à chaque instant – nous fait concrètement toucher, tout au fond du langage – au fond de chaque syllabe mordue, entendue, mâchée et bue, notre propre étonnement de parler. Est-ce à partir de là que je commençai à échafauder une sorte de théorie originelle-enfantine liant les forces du langage à celles de la géologie – et faisant une bonne fois pour toutes de la linguistique une branche de la physique des fluides ? Est-ce de là que je tiens la certitude que les langues n’obéissent à aucune loi que les humains puissent formuler mais qu’elles sont pour toujours des bêtes respiratoires à jamais imprévisibles, des animaux surprenants – qui ne peuvent finalement être vus pour de bon, saisis sur le vif, que dans la cage de la scène [4]? »

À partir de ce hongrois entendu, corporéisé mais non compris, il va chercher les sons qui le rapprochent du français dans une sorte de fraternité mystérieuse. « Le hongrois était non seulement la sœur obscure du français mais son autrui : une même langue dans sa variation incompréhensible – son retour à l’envers [5]. » Le lien entre les deux langues se fait par le son, le souffle, la respiration, non par le sens. C’est la corporéisation de lalanguehongroise qui lui permet la reconnaissance sonore, rythmique du français. À douze ans, en 1959, il écrivait : « La langue est la matière humaine invisible  [6]. » Lacan élaborera lalangue dans le Séminaire Encore en 1972-73. De plus, le lien que fait V. Novarina avec la géologie n’est pas sans évoquer le survol de la Sibérie par Lacan qui fait de l’écriture un ravinement, comme le sillon des fleuves [7]. L’artiste toujours précède le psychanalyste [8].

V. Novarina sait que le mot ne dit pas la chose. Il écrit à quatorze ans : « Rien ne s’échange jamais par le langage. Signé : Voie Négative [9]. » Lacan dit : « ce que vous entendez, au sens auditif du terme, n’a avec ce que ça signifie aucun rapport [10]», et encore : « Et ce qu’on sait faire avec lalangue dépasse de beaucoup ce dont on peut rendre compte au titre du langage [11]», ce que V. Novarina démontre magnifiquement.

Après l’ombre du hongrois, il voit s’étendre d’autres ombres sœurs, lointaines et proches, celles du latin, du patois savoyard, de l’italien, laissant des échos, des liens sonores, des nuances, des rythmes, des couleurs se répondant en miroir. V. Novarina parle toujours de la langue à l’état natif, d’avant l’écriture, d’avant le sens, alphabet proche de l’onomatopée, plus proche de la musique que de la littérature. Le langage n’est pas seulement ce qui s’apprend à l’école selon telle méthode. Les mots, les sons percutent le corps en y laissant trace de jouissance ineffaçable. « C’est notre manière à nous les humains, – contrairement aux singes et aux castors – de construire, d’édifier avec le vide [12]. » Il dit ainsi la solution qu’il a trouvée, qu’il a créée pour border le vide.

L’invention d’une langue.

Pour faire tenir « la langue à un » avec celle du sens, V. Novarina a inventé un mixte de mots français, d’argot, de patois, de néologismes, de noms imaginaires, où le son et le rythme dominent le sens, une langue non narrative qui n’est pas faite pour communiquer. La pièce présentée au Festival d’Avignon en 2015, Le Vivier des noms dure deux heures quarante minutes. Il y a 1111 personnages. Pour l’apprécier il faut renoncer à toute logique et se laisser porter par la vitalité de la langue entre gravité et loufoquerie, pathétique et comique. La pièce commence par la question de sa vie : « D’où vient qu’on parle ? que la Viande s’exprime ? » Il invente une langue autour de la langue manquante, du trou. Il puise ses personnages dans une réserve de 5 000 noms imaginaires qui lui viennent comme ça. C’est le nom qui crée le personnage. « Valère », son prénom, a été choisi par sa mère en hommage à Molière. « Novarina » est un nom du Piémont. Pour Voie négative, son dernier livre, il reprend la signature de ses quatorze ans où il réduit son nom à ses initiales vn. Il y inclut Le Vivier des noms. Ce texte n’est pas à lire mais à entendre au théâtre, à voir pour la mise en scène et pour le jeu des acteurs qui savent y faire avec cette langue. Il y a leurs corps et la résonnance des mots sur les murs du théâtre, comme si seule la cage du théâtre arrêtait le flux de langage, comme si les murs faisaient bord à un trop, à un trou, les mots jouant avec le vide : « La langue commence par un trou [13] » dit-il. Pour écrire, il a besoin de mettre les feuilles au mur. L’acte d’écriture est un engagement physique. Le texte se met en place dans l’espace, fait bord à son corps, l’enveloppe, fait peau.

Pour conclure

Tout son travail démontre le choix éthique qui est le sien par rapport à la langue. En écrivant ce texte, je me suis rendue compte que ses initiales vn équivalaient à UN, UN tout seul. Il conclut ainsi : « L’individu est divisible. L’homme inhommé [14] » – avec un « h » et effacement du nom propre. UN tout seul et 5 000 noms imaginaires pour des personnages fictifs, le théâtre de vn est totalement hors normes.

 

Mots-clés : bain de langage, langue, lalangue, corps, son, souffle, sens, écriture, vide, trou, Un.
* Membre de l’acf-mc. Cartel composé de M. Bardelli, M.-A. Ducloix, M.-J. Page, S. Poinas-Païs, plus-un, F. Héraud.
[1] Novarina V., Une langue inconnue, zoe éditeur, 2012, p. 4, en italique dans le texte.
[2] Ibid., p. 4-5.
[3] Ibid., p. 5.
[4] Ibid., p. 7-8.
[5] Ibid., p. 11.
[6] Ibid., p. 11.
[7] Lacan J., « Lituraterre », (1971), Autres écrits, Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 2011, p. 11-20.
[8] Lacan J., « Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein » (1965), Autres écrits, Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 2011, p. 191-197.
[9] Ibid., p. 12.
[10] Lacan J., Le Séminaire, livre xx « Encore » (1972-1973), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 1975, p. 31.
[11] Ibid., p. 127.
[12] Novarina V., Une langue inconnue, op. cit., p. 32.
[13] Novarina V., Devant la langue, Editions p.o.l, 1999, p. 17.
[14] Novarina V., Voie négative, p.o.l, 2017 p. 84.
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