Un cartel à l’époque de Lacan – Cartel et désir de savoir

Par Solenne Albert

 

 

Il  n’est attendu, pour être cartellisant, ni diplôme, ni expérience clinique, il n’y a pas de critère d’âge ou de niveau d’étude, donc pas de niveau de savoir requis! C’est ce que j’ai tout de suite aimé lorsque j’ai commencé à travailler en cartel. Il suffit d’être animé par un désir de savoir. Le cartel permet de se plonger dans la lecture des textes, de les lire et de les relire, d’en discuter pour qu’existe un débat analytique vivant, à partir du transfert à l’enseignement de Freud et de Lacan.

Le travail en cartel m’a permis d’apercevoir que la théorie est d’abord une manière de penser et de savoir ce qui se passe au niveau de l’expérience analytique. Ce n’est pas un travail universitaire. Il n’y a pas de connaissances requises. D’ailleurs, les connaissances déjà acquises peuvent parfois être un poids qui fait obstacle à la lecture des textes. Il s’agit plutôt d’un travail qui place en son centre l’expérience de la vérité. Le savoir qui émerge du travail en cartel a ceci de particulier qu’il se noue à un questionnement singulier. Ainsi, les questions que nous nous posons en cartel sont  aussi celles qui se répètent, qui insistent dans notre vie. Ces questions se nouent à l’impossible à supporter propre à chacun. Avec le travail en cartel, il est possible de tenter d’élucider une partie de ce point de butée subjectif, différent pour chacun. Cela permet d’entrer dans une implication plus personnelle des textes, de s’approprier un texte, de rentrer dedans, d’apercevoir le point où je suis attrapée. Le cartel permet ainsi de retrouver ce qui fait le sel, le piquant de l’expérience analytique en tentant de cerner la spécificité de l’opération logique de la psychanalyse.

Je me souviens, notamment, du témoignage d’une cartellisante. A partir d’une phrase prononcée par un autre des cartellisants : « la vérité te fascine », elle a aperçu un point d’opacité sur lequel elle butait également dans son analyse et ainsi démasqué une identification solide à « la mauvaise élève », qui avait, depuis l’enfance, fait obstacle à son désir d’apprendre.

C’est donc à partir d’un « je ne sais pas » que l’on travaille, que l’on vient à des conférences… et que l’on lit Lacan en cartel. Le discours analytique est donc l’inverse du discours universitaire, où c’est le savoir déjà acquis qui fonctionne en place d’agent. Dans la psychanalyse, c’est le savoir en tant que manquant qui opère. C’est pour cela qu’une réunion de cartel, c’est vivifiant alors que l’on s’endort souvent sur les bancs de la fac !  Dans une psychanalyse, ce qui opère comme moteur, pour le désir de savoir, c’est le transfert, soit le sujet supposé savoir.

Ce dont nous faisons l’expérience – lorsque nous sommes en analyse – c’est qu’une analyse commence sous le signe du désir de savoir. Puis des interprétations et des révélations ponctuent la cure – interprétations qui visent le « je ne sais pas » de l’analysant. Pour être authentiquement analytique, une interprétation ne doit pas porter sur ce que sait déjà le patient. L’interprétation ne part pas non plus d’un « je sais » de l’analyste, elle part toujours d’un « je ne sais pas » de l’analyste, ou d’un « dites m’en plus[1] ». C’est pourquoi, dans une analyse, le savoir déjà acquis se fissure, se fracture, voire s’efface. Car l’inconscient est du registre du « je ne sais pas » et l’analyste a à faire apparaître ce « je ne sais pas ». C’est même cela qu’il cherche dans un rêve, dans un acte manqué, dans un récit… Et pas pour y apporter une réponse, mais plutôt pour faire apparaître tout ce qui reste à découvrir. Dans « La Direction de la cure », Lacan fait référence au tableau de Léonard de Vinci « le doigt levé du Saint Jean[2] » pour indiquer une direction, celle qui représente la direction du désir de savoir. C’est cette direction que nous suivons lorsque nous travaillons en cartel.

 

 

[1] Séminaire de l’ECF de Jean Louis Gault sur  « La Direction de la cure », Inédit
[2] Lacan J., « la Direction de la cure et les principes de son pouvoir », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 641.
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