Par Bénédicte Jullien

Ce qui m’a toujours intéressée dans le cartel, – que je sois cartellisante ou plus-un – c’est de lire Lacan, lire Lacan à plusieurs. J’avoue avoir une passion pour Lacan. Et je crois que c’est parce que je ne le comprends pas vraiment ; quelque chose m’échappe toujours, m’emmène plus loin, dans des contrées imprévues, surprenantes – parfois pas sans angoisse… Voilà, c’est que Lacan m’affecte ! J’ai d’ailleurs eu le plaisir de redécouvrir une phrase de Lacan dans la bibliographie des prochaines Journées de l’ECF « Á bribes abattues ». Il dit : « Quelque chose auquel on ne comprend rien, c’est tout l’espoir, c’est le signe qu’on est affecté. Heureusement qu’on n’a rien compris, parce qu’on ne peut jamais comprendre que ce qu’on a déjà dans la tête[1] ». Pour moi donc, la lecture à plusieurs permet de se dégager de l’écrasement ou de l’inhibition qu’induit l’affect et dans cette circulation permet d’aller au-delà de ce qu’on a déjà dans la tête.

Je n’ai jamais été fan des cartels cliniques, sauf dans le cadre d’institutions orientées par la psychanalyse comme le CPCT. Quant à ceux autour d’un thème, je privilégie les textes de référence avec en première ligne Freud et Lacan. Dans tous les cas, j’ai l’impression à chaque fois de redécouvrir l’auteur, comme si je ne l’avais jamais lu, et pourtant, à chaque relecture, je mesure que j’en saisis toujours plus, toujours mieux les subtilités, les allers-retours, les résonnances le long de leur enseignement… et en même temps tout ce qui reste encore à défricher et déchiffrer.

 

Le choix du plus-un

Il y a deux points qui m’intéressent dans le fait d’être choisie comme plus-un.

— Être la énième d’une liste… ce qui me décale d’un supposé-savoir trop idéalisé. En reprenant le texte de Jacques-Alain Miller, qui est la référence de cette soirée, cette position d’énième permet de ne pas être trop appelée à la fonction du maître, du S1. C’est un S1 d’essaim, qui fait office, qui fait fonction et qui ne pousse pas à l’identification unique, voire univoque…

— Être choisie pour mon énonciation, c’est-à-dire mon engagement dans la parole ; ce qui m’octroie une certaine liberté de ton, de parole, de proposition… Mais dans le même mouvement avec la part de castration qui en découle, un pas-tout savoir… qui invite à la mise au travail.

 

Le cartel vu du plus-un                                                                                     

Le cartel est toujours pour moi un lieu d’enseignement… mais pas à partir du discours universitaire et donc dans la position de S2, un savoir qui dominerait la jouissance, un savoir en position de vérité. Quelque chose s’enseigne néanmoins.

D’un côté, je me trouve éclairée par la lecture des cartellisants. De l’autre, se révèle à moi-même où j’en suis dans la lecture de Lacan. En essayant de répondre à ce qui fait énigme pour eux, j’entends dans ma formulation de nouvelles pistes de compréhension, un peu comme dans la position de l’analysant, lorsqu’on aperçoit, dans ce qu’on dit en séance, une équivoque, un autre sens, un oubli, un mot qui manque… Je peux ainsi m’autoriser à formuler différemment, à préciser ce que j’avais attrapé, trouver une manière de faire entendre aux cartellisants ce qui est délicat, paradoxal, plus complexe qu’à première vue… toujours à partir de leur questionnement et de leur énonciation.

 

L’accueil du plus-un

J’accueille chaque cartellisant là où il en est de son parcours et de son énonciation.

A chaque séance, l’un des cartellisants propose sa lecture d’un chapitre ou d’un texte que tout le monde a lu. A chacun sa lecture. Il y a ceux qui aiment les références, d’autres les ponts cliniques, d’autres les interprétations plus personnelles… je prends tout… même celui qui zappe un paragraphe parce qu’on sent que ça l’affecte… Comme dans une analyse, on retranche le jugement.

On prend le temps, on découpe, on interroge, on se creuse la tête, chacun participe à cette élaboration, avec son style… et avec l’idée qu’on n’en viendra jamais vraiment à bout… mais que ces petits bouts sont des cailloux précieux et éclairants pour notre clinique et pour notre analyse…

 

Le plus-un et l’objet

Il y a quelque chose d’important pour moi, c’est la présence de l’objet a, sur la table, à disposition. Chez moi, c’est plutôt sous sa forme orale. Certes il y a la parole qui va circuler, mais il y a aussi à boire et à manger… Tout d’abord pour réduire la faim qui donnerait envie de partir trop vite, ensuite pour offrir une ambiance conviviale. Partager nourriture et parole, est un trait subjectif très lié avec mon histoire familiale. Cette fois, pour le plaisir de se mettre au travail ensemble, dans ce singulier pluriel, qui ouvre l’appétit d’un autre ordre.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 214-215.
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Catégories : Cartello n°19