Par Bruno de Halleux

 

Mon tout premier cartel, je l’ai démarré en un temps où le Séminaire IV, celui sur la relation d’objet, n’était pas encore publié.

Mon accès à ce séminaire ne fut pas sans difficultés. Nous le lisions dans une version dite du secrétariat, une version du séminaire pas encore transcrite par Jacques-Alain Miller. Elle était vaste, diffuse, embrouillée, inextricable, impénétrable. Les phrases étaient infinies, le plus souvent sans sujet ou sans verbe. À côté de la difficulté liée à la complexité de l’abord du texte de Lacan, il fallait faire un effort pour en saisir le sens car la syntaxe de cette version transcrite y était malmenée. Je me sentais perdu et découragé et j’avais le sentiment de ne pas réussir à entrer dans la logique enseignée par Lacan.

Notre plus-un, était membre de la section belge de la toute jeune École de la Cause freudienne. À ma surprise, ce plus-un ne disait pas grand-chose, il nous faisait parler et il nous écoutait attentivement. Alors que j’arrivais au cartel avec le sentiment de n’avoir rien – ou alors très peu – saisi le parcours de Lacan dans le chapitre prévu, lui, en silence, marquait de sa présence un intérêt soutenu pour nos premiers pas dans le séminaire de Lacan.  Parfois, en quelques mots et de façon mesurée, il nous faisait apercevoir la structure de ce que nous disions sans le savoir.

J’arrivais au cartel découragé et habité par un sentiment de non-compréhension et j’en ressortais, pourtant, avec une énergie neuve. Un désir m’avait été transmis sans que je n’en saisisse le « comment », un désir qui m’aiguillonnait  et me relançait dans mon effort de lecture jusqu’à la prochaine soirée.

Pour mon deuxième cartel, j’avais décidé de lire le Séminaire XX, Encore. Là, je connus une vive déception. Nous avions choisi comme plus-un un collègue savant et reconnu pour son savoir dans les textes de Lacan. À l’envers de mon premier cartel, nous les cartellisants, nous ne pouvions pas en placer une. Notre plus-un occupait tout le terrain, il professait un peu comme un gourou, il faisait le maître et j’avais le sentiment qu’il s’écoutait parler tant son savoir était grand. Son plaisir à nous le communiquer l’était tout autant !

Mi-septembre 2017, il y a un mois, j’ai une dernière soirée d’un cartel qui était issu d’un tirage au sort. Nous avions lu « Choses de finesse » de Jacques-Alain Miller. Je devais envoyer à Agnès Bailly et Marcelo Denis pour le 17 septembre mon intervention consacrée au plus-un. Je demande à chaque cartellisant l’expérience qu’il a du plus-un. Dans les réponses, je saisis au vol les signifiants suivants :

Le plus-un a une fonction de relance, il rebondit, il ajuste, il recentre, il souligne, il fait retour sans cesse à l’objet d’étude du cartel. Le plus-un c’est celui qui pose les questions, celui qui ne cesse d’ouvrir à un savoir nouveau.

Nous étions six  dans ce cartel. Il y avait trois dont c’était la première expérience de cartel. Deux qui connaissaient déjà le fonctionnement du cartel. Et moi qui n’étais pas le plus-un du cartel.

L’un d’entre nous a dit quelque chose que j’ai attrapé : « Le plus-un, c’est pour moi quelqu’un qui aurait pris la mesure de son manque de savoir ».

Cette définition du plus-un a fait mouche. Là où dans ma deuxième expérience de cartel, le plus-un avait occupé une place de maître du savoir – le savoir étant à la place de l’Agent dans le discours de l’Université – dire que le plus-un est celui qui a pris la mesure de son manque est une voie bien différente de celle de l’universitaire. Prendre la mesure de son manque à savoir, c’est une façon pour le plus-un d’occuper une place où le savoir est en place de vérité et où il est mis au travail pour chacun d’entre nous.

Un cartellisant a aussi évoqué le fait que la fonction du plus-un devait avoir quelque chose à voir avec la fonction du sujet supposé savoir. Le plus-un a réussi dans ce cartel à mettre chacun de nous dans une position de travail où nous fûmes aspirés vers le savoir, un peu comme si au cœur de ce qu’il incarnait, soit un trou dans le savoir, il nous aspirait à en cerner le bord.

Dans la proposition du 9 octobre 1976 sur le psychanalyste de l’École, Lacan précise le savoir que le psychanalyste doit acquérir. Il y dit dans les Autres écrits que le psychanalyste ne doit pas se satisfaire « de savoir qu’il ne sait rien. Car ce dont il s’agit, c’est de ce qu’il a à savoir. Ce qu’il a à savoir […] Ça ne veut rien dire de particulier, mais ça s’articule en chaîne de lettres si rigoureuses qu’à la condition de n’en pas rater une, le non-su s’ordonne comme le cadre du savoir » (p. 249).

Alors, je fais un dernier pas. La fonction du plus-un ne serait-elle pas incarnée par celui qui se ferait responsable dans un cartel de la production d’un savoir, d’un gay sçavoir dont Lacan dit dans Télévision qu’il consiste en : « non pas comprendre, piquer dans le sens, mais le raser d’aussi près qu’il se peut » (Télévision, p. 40).

Gay sçavoir, transmission d’un désir de savoir, resserrage de l’objet de la psychanalyse en le rasant d’aussi près qu’il se peut, voilà quelques pistes à déplier pour la fonction du plus-un.

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Catégories : Cartello n°19