Par Caroline Leduc

 

 

L’entrée en cartel est souvent le premier pas vers l’École et la formation analytique, voire vers la cure. Sortant de sa réserve après avoir assisté à quelques conférences ou séminaires en position passive, l’aspirant s’engage dans une expérience où son désir de savoir est convoqué. S’il peut attendre du plus-un qu’il lui délivre les réponses à ses questions comme un maître classique, il arrive quand le cartel opère qu’il soit désarçonné. Ce sont des bouts de savoir qui émergent, épars, parfois contradictoires, jamais conclusifs. Un savoir un peu décevant en somme, mais qui ne produit nul désenchantement car il palpite de désir. C’est un savoir qui tient en haleine : il y a quelque chose, là, de supplémentaire à savoir.

Le rôle du plus-un est crucial dans l’opération, mais prend un tour inattendu. Il ne s’agit pas de faire l’enseignant, souligne Jacques-Alain Miller : « quand un cartel se termine avec pour résultat “quelque chose que l’on ne peut pas dire” […] cela me paraît le signe qu’il y a eu du maître au départ, dont on ne s’est pas débarrassé. Je ne vois pas du tout, dans le fait de cette impuissance, la preuve que l’on aurait là un cartel excellent »[1]. Il ne s’agit pas non plus de faire l’analyste. Le plus-un est amené à se retenir de mettre en fonction le supposé savoir, bien entendu présent, comme il le ferait dans la cure : « Si le cartel a cru coopter un analyste, et si celui-ci se tient à ça, ce qui, dans un cartel, veut dire, faire la bûche, le résultat est connu : les participants déconnent. C’est la structure du discours analytique, mais transposée au cartel, avec pour seul résultat la dénonciation de quelques signifiants-maîtres, ce qui me paraît très mince. »[2]

Ainsi Lacan épinglait-il la nécessité du caractère « quelconque » du plus-un, bien qu’il s’agisse qu’il soit quelqu’un[3]. Autrement dit, le plus-un, qui travaille comme les autres sa question de cartel, y est invité comme sujet manquant savoir. Il est choisi par les trois ou quatre autres, ce qui le met en position de leader du groupe, mais un « leader pauvre », « faiblement investi »[4]. Dans cette faiblesse, dans ce creux, habite le transfert vers l’École vectorisant la mise au travail commune.

Jacques-Alain Miller soutient ainsi, de façon étonnante si l’on y songe, que le discours adéquat au travail en cartel est celui de l’hystérique, dont il rappelle l’affinité avec le discours de la science. Il s’agit néanmoins de produire un savoir, et le discours hystérique y est expert, à la condition de tromper sa visée de réduire le maître à l’impuissance. C’est la raison pour laquelle le plus-un ne fait pas le maître, et c’est pourquoi Jacques-Alain Miller indique qu’il s’agit que les membres du cartel « travaillent à partir de leurs insignes et non pas de leur manque-à-être »[5]. À partir de leurs insignes, c’est-à-dire d’un appui déjà symptomatique.

Dans cette perspective, on ne s’avise pas suffisamment de la subversion contenue dans l’acte de Lacan de faire du cartel l’« organe de base »[6] de l’École : y travaillent des non membres avec le support d’un discours hystérique bien manié, dégonflé. Si Jacques-Alain Miller s’est demandé, à un moment, s’il fallait distinguer les cartels de l’École et ceux des ACF[7], rien ne fut fait pour faire exister cette distinction qui aurait pu abolir ce scandale méconnu du cartel. Il enfonce au contraire le clou : « du fait que le cartel est contemporain de la création de l’École, on peut supposer qu’il est congruent avec le concept de l’École ». C’est une École dès lors qui consent à être décomplétée par ce qui n’est pas elle, travaillée par les questions qui agitent ceux qui veulent d’elle et pourraient receler son devenir.

« Le pro-cartel est anti-autoritaire »[8], indique encore Jacques-Alain Miller, car il aperçoit ce qui anime l’École à l’autre bout du directoire, défini comme « comité de gestion », « brassant des affaires innombrables, à qui l’on soumet son travail, et qui [répond] par un oui ou par un non »[9] – ce que nous tentons de n’être pas seulement. À l’autre bout, c’est le travail souvent obscur et humble, mais crucial, du cartel. « Aucun progrès n’est à [en] attendre, sinon d’une mise à ciel ouvert périodique des résultats comme des crises de travail. »[10] Pourtant crucial, car intrinsèquement articulé à un ratage.

Ainsi, le dispositif du cartel travaille-t-il l’École par le ratage et l’amène-t-il à changer non par la profération spectaculaire d’une nouvelle doctrine ou les décisions politiques de ses instances, mais parce qu’il fait cheminer « dans les profondeurs du goût »[11] et dans son lien social la subjectivité des futures générations d’analystes.

[1] Miller J.-A., « Cinq variations sur le thème de “l’élaboration provoquée”, 11 décembre 1986. Cf. http://www.causefreudienne.net/cinq-variations-sur-le-theme-de-lelaboration-provoquee.

[2] Idem.

[3] Cf. Lacan J, « D’écolage », 11 mars 1980. Cf. http://www.causefreudienne.net/cartels-dans-les-textes.

[4] Miller J.-A., « Le cartel au centre d’une école de psychanalyse », 8 octobre 1994. Paru dans La Lettre mensuelle, n° 134. Cf. http://www.causefreudienne.net/cartels-dans-les-textes.

[5] Miller J.-A., « Cinq variations sur le thème de “l’élaboration provoquée”, op. cit.

[6] Idem.

[7] Miller J.-A., « Le cartel au centre d’une école de psychanalyse », op. cit.

[8] Idem.

[9] Idem.

[10] Lacan J, « D’écolage », op. cit.

[11] Lacan J., « Kant avec Sade », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 765.

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Catégories : Cartello n°20