Par Damien Guyonnet [1]

 

 

Il existe plusieurs manières de lire Lacan. Plusieurs manières dans la méthode, mais aussi plusieurs contextes possibles pour l’étudier, même si, in fine, c’est bien sûr seul qu’on le travaille. Me concernant, les contextes ont été nombreux, continuent de l’être, mais assurément le dispositif du cartel possède sa singularité que je vais essayer de définir d’une manière forcément subjective.

Lire Lacan

Mais avant d’aborder ce point, un mot sur la méthode, sur ma manière de lire Lacan, manière communément partagée je pense, et qui, me concernant, s’est véritablement révélée, cristallisée, au cours de cartels justement, et ce n’est pas par hasard, j’y reviendrai.

Nous lisons Freud grâce à Lacan, grâce à son « retour à Freud », « retour au sens de Freud » comme il dit lui-même[2], et nous lisons Lacan en faisant du « Lacan contre Lacan », comme nous l’a enseigné Jacques-Alain Miller, en considérant que son enseignement est animé d’un mouvement, celui d’une recherche continuelle, avec ses points de butée, ses changements de perspectives, qu’il faut suivre, comprendre, pour que se dessine finalement une trajectoire logique. Par ailleurs, cette lecture doit s’effectuer dans une « dialectique entre les Écrits et le Séminaire »[3], pas l’un sans l’autre. Enfin ce travail d’étude ne saurait s’effectuer sans une lecture précise et approfondie du cours de J.-A. Miller – cours d’orientation lacanienne, comme il le nomme – à partir d’un aller-retour continuel entre le Séminaire (de Lacan) et le cours (de J.-A. Miller). Je résume : Freud avec Lacan, Lacan avec Lacan, et Lacan contre Lacan, Lacan avec J.-A. Miller, et aussi bien J.-A. Miller avec Lacan ; et j’ajouterai, J.-A. Miller avec J.-A. Miller (il est passionnant de suivre ses avancées dans l’élucidation de Lacan).

Le cartel maintenant. Je laissais entendre que ce dispositif, sa spécificité, m’avait permis de rentrer véritablement dans Lacan. Pourquoi ? Parce que ce dispositif est extrêmement souple, souplesse qui d’ailleurs fait couple avec le sérieux qui l’anime. Ce contraste est étonnant, et me concernant il s’est toujours confirmé ! Et donc cette grande liberté qu’offre le cartel permet assurément d’ « expérimenter » sa manière d’approcher l’œuvre de Lacan et donc de s’inscrire dans l’orientation lacanienne. Mais attention, cela ne veut pas dire : à chacun son Lacan, mais à chacun sa manière d’y rentrer, « selon son souci propre du moment »[4] comme dit J.-A. Miller, qu’il soit théorique, clinique, et pourquoi pas personnel. 

Les deux « premières fois »

Après cette remarque d’ordre générale concernant la lecture de Lacan, j’aborderai maintenant ce qui constitue pour moi la pertinence et l’originalité de ce dispositif, de ce lieu de travail unique que constitue le cartel, avec cette particularité qui est que si la forme du dispositif reste immuable – tel que Lacan l’a définit en 64, au moment de la création de l’EFP[5] -, pour chacun, à chaque nouveau cartel, les membres et les thèmes, changent, y compris le lieu.

J’évoquerai précisément deux moments, deux « premières fois » : comme membre tout d’abord, puis comme plus-un, avec, dans les deux cas, un moment d’étonnement !

Comme membre du cartel tout d’abord. Dès le départ, je fus surpris de la position tenue par le plus-un. Nous travaillions un séminaire difficile de Lacan, et je venais avec mes questions, nombreuses, difficiles. Elle – c’était une femme – ne répondait pas, bottait en touche. Elle refusait d’incarner la fonction de celle qui sait. Résultat, nous redoublions d’efforts pour saisir les dits de Lacan, et le produit du décryptage que nous exposions à tour de rôle, en tentant de le défendre – moment où il s’agit vraiment d’y mettre du sien – n’en était que plus singulier. Ainsi tenait-elle parfaitement cette place d’ « agent provocateur »[6], selon les termes de J.-A. Miller, provoquant chez nous cette élaboration de savoir. Et elle aussi avec des questions et présentait ses propres recherches. Ne l’oublions pas, le plus-un est aussi un membre du cartel (à ce niveau, pas de différences entre chacun). Et cela a tellement bien fonctionné que nous avons dépassé les deux années requises… Nous étions devenus des « travailleurs décidés »[7].

Comme plus-un maintenant. C’est sur la proposition d’une analyste éminente de l’Ecole, en place de sujet supposé savoir, qu’une collègue/amie me proposa d’être le plus-un d’un cartel dont cette analyste ferait partie, dès lors comme membre. Flatté, mais également surpris et pour tout dire inquiet, j’accepte, sans hésiter, mais pas sans être quelque peu divisé par cette « nomination ». C’est certain, je ne serai pas le sujet supposé savoir. Mais justement, m’y inscrivant comme sujet barré, je permettais que s’instaure la dynamique du cartel, qui, selon J.-A. Miller, a la même structure que le discours hystérique[8]. Le plus-un, en place d’agent, en haut à gauche, prend sur lui la division ($), présentifie en quelque sorte le point d’interrogation qui met au travail les S1 (en haut à droite), c’est-à-dire tous les membres du cartel, dont il fait partie également, je le rappelle. D’où sa double position, son double statut. Finalement notre sujet supposé savoir était Lacan lui-même, son enseignement ; et l’attrait commun qui nous animait (objet a) : la cause freudienne, logée en cette école, l’ECF. 

Je conclurai sur un constat. Elucider à plusieurs l’enseignement de Lacan procure assurément une aide précieuse. Pourquoi ? Lorsque nous lisons Lacan, nous allons de petites élucidations en petites élucidations, en opérant ensuite des associations, des croisements, avec d’autres énoncés de Lacan, en nous référent aussi à tel point de notre clinique, qui lui-même éclaire en retour un autre concept de Lacan, etc. Et bien je trouve que le dispositif du cartel rend manifeste et vivant ce mouvement de recherche que je viens de décrire. Il se réalise de manière concrète entre les membres même du « petit groupe » ; il s’effectue à la puissance cinq, pourrions-nous ajouter ! J.-A. Miller disait, à propos des écrits de Lacan : « Il faut éprouver les articulations, les concepts, les mathèmes de Lacan, les faire jouer les uns par rapport aux autres, constater les discrépances sensibles d’un écrit à l’autre. »[9] Et bien je dirais que si « l’éprouvé » qu’évoque J.-A. Miller reste personnel, il n’y a finalement que dans le cadre d’un cartel, dans le cadre de ce « petit groupe » d’enthousiastes présents en chair et en os, qu’on peut véritablement jouer, s’amuser avec les concepts lacaniens, de la manière la plus sérieuse qui soit bien entendu. Et ce n’est sans doute pas un hasard si chaque cartel invente, à un moment donné – cela peut-être plus ou moins rapide -, un petit cérémonial culinaire pour rendre le moment encore plus agréable, encore plus joyeux… Le corps toujours !

[1] Intervention faite lors de la soirée de rentrée des cartels organisée par l’ACF-Île-de-France & l’Envers de Paris, « Lire Lacan, c’est y mettre du sien », oct. 2016.

[2]  Lacan J., « La chose freudienne », Écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 405.

[3]  Miller J.-A., « Entretien sur la lecture de Lacan » (mai 1981), Litura, n°4/5, nov. 81.

[4]  Ibid.

[5] Cf. Lacan J., « Acte de fondation » (21 juin 64), Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 229-233. Le terme de cartel apparaît dans la « Note adjointe », p. 235.

[6] Miller J.-A, « Cinq variations sur le thème de « l’élaboration provoquée » », 11 décembre 1986, disponible sur internet : http://www.causefreudienne.net/cinq-variations-sur-le-theme-de-lelaboration-provoquee/

[7] Lacan J., op. cit. p. 233.

[8] Miller J.-A., op. cit.

[9] Miller J.-A., « Entretien sur la lecture de Lacan », op. cit.

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Catégories : Cartello n°20