Le cartel, encore ! 

par Virginie Leblanc

 

Lire de la psychanalyse en cartel… aujourd’hui, en 2018, alors qu’on pourrait tranquillement naviguer sur la toile, confortablement lové dans le ronron de l’ordinateur comme de notre auto-érotisme, vérifier en quelques clics les interprétations des meilleurs spécialistes, confronter divers dictionnaires ou sites de références en ligne, tracer son chemin avec sa question dans un réseau  enserrant dans son filet le savoir universel. Quoi ? Se déplacer, quitter le cocon de son bien-être personnel, pour se réunir, le soir, revenir tard, pour travailler, à plusieurs, un texte souvent extrêmement difficile, présenter son travail, le confronter avec la lecture des autres, repartir content et/ou bredouille, revenir, relire ? Quelle idée ! Quelle mouche piqua Lacan, mais surtout : comment comprendre qu’aujourd’hui, psychanalystes chevronnés comme simples curieux intrigués par le savoir analytique s’adonnent à une telle pratique, à l’heure où les corps s’isolent et le moi triomphe ?

Si dès la création de l’École freudienne de Paris, Lacan inventa une manière de travailler en groupe tellement spécifique à une école qui forme des analystes qui soient à la hauteur de son exigence épistémique aussi bien qu’éthique, c’était précisément en proposant un ensemble à nul autre pareil :  composé d’individus qui se lient temporairement parce qu’une question commune les anime ; qui découvriront bientôt combien ils pourront être bousculés par un collègue à qui ils prêtent une solide accroche à l’École mais se révèlera un maître volontairement décevant ; prêts surtout à expérimenter un rapport au savoir troué, manquant, donc absolument subversif car jamais bouclé, toujours en mouvement, suivant les ouvertures et les fermetures de l’inconscient. Voilà ce qui explique sans doute pourquoi le cartel demeure aujourd’hui si vivace, avec ses 164 groupes de travail d’ores-et-déjà inscrits au catalogue !

C’est ce que vous lirez dans cette nouvelle livraison de Cartello, la 20e, mais la toute première du nouveau Directoire qui dévoile à quel point le travail du cartel constitue LE travail de l’École, une École plus que jamais travaillée précisément par ses remises en cause, ses crises, ses bonds en avant ou pas de côté, ses moments d’impasse comme de réveil face au réel du siècle, ainsi que nous l’avons connu l’année dernière : soit un travail à l’image de la façon dont l’être parlant, d’abord transpercé par le langage, peut grâce à l’analyse comme au cartel risquer son énonciation propre, serrer un bout de savoir, lever le voile sur un coin de ce qui l’anime. Bref, s’engager, avec son corps, dans une bataille qui,  dans la désorientation même du réel, soit solidement orientée.

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Catégories : Cartello n°20