Par Gil Caroz

 

 

« Aucun progrès n’est à attendre (d’un cartel), écrit Lacan, sinon d’une mise à ciel ouvert périodique des résultats comme des crises de travail »[1]. C’est dire que les résultats d’un cartel n’ont rien d’un savoir mort sans sujet, s’inscrivant dans l’accumulation académique. En effet, une crise a un rapport fondamental au savoir. Si elle témoigne d’une impuissance du symbolique à tempérer un réel, elle rappelle « périodiquement à l’espèce humaine sa précarité, sa débilité foncière »[2]. Cette apparition d’un trou dans le savoir déjà constitué convoque nécessairement le sujet. Poussé à des nouvelles élaborations, le cartellisant se dépasse et gagne du terrain sur son « ne rien vouloir savoir ». Ainsi, la structure nucléaire de l’École qu’est le cartel porte en son sein le trauma initial qui a conduit à sa création à partir d’une crise subjective, celle de l’excommunication de Lacan de l’IPA. Depuis lors, l’École « progresse » de crise en crise, assumant ainsi l’indication de Jacques-Alain Miller que le psychanalyste est « ami de la crise »[3].  Car si la crise est à l’occasion source de larmes et de douleur, elle est aussi un passage obligé vers toute élaboration nouvelle, que cela soit à un niveau institutionnel, politique, théorique ou subjectif.

Une orientation vers le réel en tant qu’il est sans loi ne peut pas se passer d’une mise en crise « périodique » de la vérité, faisant émerger ce réel. La série des « crises de travail » au sein du cartel permettent au psychanalyste en devenir de s’exercer à se maintenir sur le qui-vive, prêt à attraper la balle au bon lorsque paraît la cause comme ce qui cloche, hors-programme. C’est en cela que le cartel, marchant main dans la main avec la passe, participe à la formation du psychanalyste. Si la fin d’analyse, moment d’acte, implique une crise, celle-ci elle est déjà là dès son tout début, au moment d’urgence qui pousse le sujet vers la rencontre avec un psychanalyste pour dire ce qu’il n’a jamais dit auparavant. « Rien de créé qui n’apparaisse dans l’urgence, rien dans l’urgence qui n’engendre son dépassement dans la parole. »[4]

Cette formation à la crise est une nécessité car elle répond à une série de phénomènes cliniques. Le déclenchement, la décompensation et le débranchement sont trois modes de crise, si on considère qu’ils impliquent une vacillation du symbolique, un surgissement d’un réel, et ensuite une restauration d’une nouvelle forme de symbolique. Par ailleurs, la déchirure du voile du fantasme est un moment de crise qui peut conduire le sujet chez le psychanalyste. Mais une fois le sujet entrera en analyse, l’analyste prendra la crise à sa charge selon le cas et selon les différentes conjonctures de la cure. A certains moments il s’appliquera à atténuer les crises autant que faire se peut. A d’autres, il s’emploiera à la provoquer, par l’interprétation, notamment celle qui dérange ou démonte la défense, tout en dosant l’angoisse afin de ne pas dépasser le seuil de l’insupportable. Lors de nos discussions et recherches cliniques nous avons toute une terminologie pour désigner ces moments carrefours dans une cure : rectification subjective, traversée du fantasme, destitution subjective, chute des identifications, des idéaux, d’une position phallique, du sujet supposé savoir…

Si le cartel est scandé par des moments de crise périodiques, c’est que la crise se présente comme une dialectique entre routine et événements qui font coupure dans la ligne du temps. D’ailleurs, selon Deleuze, c’est « le temps qui met en crise la vérité »[5]. Mais pensé ainsi, le temps dont il s’agit est celui de l’Œdipe. Après l’Œdipe le simple modèle dialectique entre routine et événement ne nous suffit plus pour lire les phénomènes de crise. A l’ère de l’hypermodernité, la précipitation des événements ne se limite pas à une simple accélération sur une ligne du temps. Les technologies de pointe produisent une sorte de contraction du temps et de l’espace. La durée est réduite à l’immédiateté. A peine un événement est apparu, voilà déjà que le prochain pointe son nez. Le pattern routine-crise-routine est remplacé par la série crise-crise-crise…qui tend à l’infini. Le passage entre l’instant de voir et le moment de conclure est souvent immédiat, écrasant le temps pour comprendre.

Ainsi, le cartel comme l’analyse forme le sujet à la rencontre avec le citadin de notre temps, sans cesse provoqué par des informations catastrophiques et des objets-déchets hyper séduisants titillant ses pulsions perverses polymorphes. Angoisses et excès de consommation s’entremêlent. Ce jogging permanent du sujet, de crise en crise, de contingence en contingence, le met en position d’une souris dans un labyrinthe, plutôt objet immergé dans le réel que sujet, dans une course folle entre choc électrique et récompense. Là où jadis le discours du maître ordonnait un « marche ou crève », le discours capitaliste est plus exigeant et impose un « cours ou crève ». L’envers de ce mouvement d’accélération infinie est la fragilisation du lien social et la mise au rebut de tous ceux qui peinent à suivre ce rythme infernal. Ainsi, au-delà des structures psychiques, cette duplicité du sujet qui court et de celui qui « crève » fait écho au binaire clinique de la manie et de la mélancolie. La manie en tant que fuite en avant qui se paye en accélération du signifiant non lestée par l’objet. La mélancolie, chez les sujets qui, n’en pouvant plus de cette course, abandonnent tout et se mettent à incarner l’objet chu de l’Autre.

Ces destins témoignent de la chute du sujet dans le trou du savoir qui fait crise. A l’opposé, si le cartel provoque des crises, c’est également un dispositif qui pousse à faire de ces moments de réveil une occasion d’extraction et d’élaboration d’un savoir nouveau. L’acte se pointe alors à l’horizon.

[1] Jacques Lacan, « D’écolage », Ornicar?, 20-21, 1980, disponible sur le site de l’ECF à l’adresse suivante : http://www.causefreudienne.net/cartels-dans-les-textes/

[2] Jacques-Alain Miller, « La crise financière vue par Jacques-Alain Miller », Marianne, 10 octobre 2008.

[3] Ibid.

[4] Jacques Lacan, « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », Écrits, Seuil, p. 241.

[5] Jacques-Alain Miller, « Introduction à l’érotique du temps », La Cause freudienne, n°56.

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Catégories : Cartello n°20