Par Laurent Dupont

 

 

Qu’est-ce qui distingue la production de cartel avec son effet de sens, des autres moments d’enseignements ? Pourquoi Lacan le met-il au centre de son École ?

Il y a, dans les colloques, les journées, les séminaires, les enseignements, un effet de masse. Effet nécessaire, inévitable, adresse au plus grand nombre qui soutient la psychanalyse, la fait connaître, résonner, la diffuse, mais effet de masse tout de même. Si l’Un s’en détache, c’est dans l’isoloir de sa comprenette personnelle, un mot, une phrase, un moment vient percuter son corps, effet de sens. Il repart heureux.

Le cartel se distingue profondément en ce qu’il sollicite, « ceux qui viendront dans cette École s’engageront à remplir une tâche soumise à un contrôle interne et externe. Ils sont assurés en échange que rien ne sera épargné pour que tout ce qu’ils feront de valable, ait le retentissement qu’il mérite, et à la place qui conviendra »[1]. La spécificité est donc multiple, à l’effet se substitue le travail, la tâche, pas sans effet, mais surtout soutenant la mise de chacun. « L’exigence éthique, épistémologique, aléthique, praxéologique, que Lacan fait entendre est censée s’accomplir par un travail, qui est le travail de l’École, et ce travail passe par le cartel – non par le séminaire, la conférence, le cours ».[2]

Une autre différence renvoie au temps, face au séminaire, à la conférence, au cours, le cartel s’effectue sur un temps long, un travail sur deux ans, même s’il existe des cartels fulgurants, mais c’est autre chose. Le groupe est restreint 4 personnes au plus, plus une.

Qu’est-ce qui fait que 4 personnes c’est vraiment différent de 100 à une conférence ou plus de 3000 aux journées de l’ECF ? Rien, absolument rien si les cartellisants sont en position de recevoir du Plus-Un l’enseignement qu’ils attendent du Cartel. Ils sont alors au milieu des trois autres aussi pris dans la masse qu’à n’importe quel séminaire. Alors, où est la spécificité ? « Le plus-un de cartel, qui est le leader fonctionnel d’un groupe minimal, ne sature pas la demande de charisme. Le plus-un est un leader, mais un leader modeste, un leader pauvre. L’agalma qui le supporte est non dense. II est faiblement investi. »[3] On demande à l’orateur d’un séminaire, d’une conférence, d’un cours, dans une journée… qu’il y mette son corps, sa jouissance. Il y a quelque chose d’un plus, un plus de jouir qui doit se sentir, s’entendre pour faire de l’effet à l’auditoire. Pour le Cartel, rien de tout cela, le Plus-Un doit être faiblement investi, il produit un moins, un manque, une certaine fonction du désir.

Mais du coup, à quoi sert un Cartel, s’il ne s’agit pas de recevoir le savoir de l’Autre Plus-Un, d’en être nourrit ? « Une lecture attentive de l’Acte de fondation ne devrait laisser aucun doute : dans l’intention de Lacan, le travail de l’Ecole,  » restaurer la vérité…, ramener la praxis…dans le devoir…, dénoncer les déviations et les compromissions… » passait par le cartel.»[4]  et Lacan d’ajouter, « Aucun progrès n’est à attendre, sinon d’une mise à ciel ouvert périodique des résultats comme des crises de travail. »[5] Ce n’est pas le progrès qui est à attendre, mais les résultats et des crises de travail. Ainsi, ce n’est pas un savoir bouclé qui tournerait sur lui-même comme une bande de Moebius qui est la production du Cartel, c’est plus modeste, des résultats, des crises. En ce sens, le Cartel se rapproche de la passe, en ce qu’il est au fondement du travail de l’École comme on dit aussi analyste de l’École. « La passe, comme le cartel, est, du point de vue institutionnel, une machine anti-didacticiens. L’École, avec son cartel, et sa passe, est un organisme qui vise à arracher la psychanalyse aux didacticiens.[6] » Le cartel renvoie à une production singulière, c’est un travail qui n’est pas à plusieurs, le nombre s’y compte de l’Un, chacun son sujet, le Plus-Un aussi, chacun sa recherche. Le nombre y est de faire contre point, renvoie de balle, ping pong, mais il n’est ni communion, ni partage. C’est seulement de cet espace de l’Un au travail de sa question que peut se repérer et se dénoncer les déviations et les compromissions[7]. C’est donc à l’envers du Plus-un que s’engage le cartellisant, il y va avec son corps pour en savoir quelque chose de sa question, pratique susceptible de le tenir à l’écart de ce que l’effet de masse, dans sa soumission de fait au discours du maître, l’expose à la déviance et aux compromissions.

Le cartel reste une expérience, une expérience de corps, chaque Un y va de sa mise et il en ressort toujours quelque chose dont l’écho peut se faire entendre des années plus tard. Pour mon premier cartel, j’avais choisi comme sujet une phrase du séminaire XI : « La rupture, la fente, le trait de l’ouverture fait surgir l’absence – comme le cri non pas se profile sur fond de silence, mais au contraire le fait surgir comme silence. »[8] 

Bien des années plus tard, alors que je termine mon travail d’analyste de l’École, je témoigne de la parole comme effraction du silence, ré-interprétant dans l’après-coup, cette question initiale.

[1]  « L’Acte de Fondation de l’Ecole freudienne de Paris » 21 juin 1964 (Extrait) Jacques Lacan y présente pour la première fois les principes du cartel.

[2] Jacques Alain Miller : Le cartel au centre d’une école de psychanalyse : 1994 Intervention à la Journée des cartels du 8 octobre 1994 à l’ECF, transcrite par Catherine Bonningue. (Paru initialement dans La Lettre mensuelle n°134)

[3]  ibid

[4]  Jacques Alain Miller, « L’Ecole à l’envers » (Paru initialement dans L’Envers de Paris n°1)

[5]   « D’écolage » 11 mars 1980 (Extrait) Il s’agit d’un texte lu par Jacques Lacan à son Séminaire, disponible sur le site de l’ECF à l’adresse http://www.causefreudienne.net/cartels-dans-les-textes/

[6] Jacques Alain Miller : Le cartel au centre d’une école de psychanalyse : 1994 Intervention à la Journée des cartels du 8 octobre 1994 à l’ECF, transcrite par Catherine Bonningue. (Paru initialement dans La Lettre mensuelle n°134), disponible sur le site de l’ECF à l’adresse http://www.causefreudienne.net/cartels-dans-les-textes/

[7]  Jacques Alain Miller, L’Ecole à l’envers (Paru initialement dans L’Envers de Paris n°1)

[8]  Lacan Jacques, Le séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Seuil, 1973, p. 28.

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Catégories : Cartello n°20