Par Nadia Marhoum Gervais

 

 

Dans le livre : « Mon djihad, itinéraire d’un repenti »*, Farid raconte sa radicalisation et sa « dé-radicaliser ». Nous pouvons constater que très tôt, Farid eut affaire à un défaut d’identification qu’il tentera de colmater sans cesse par le prélèvement d’un S1 sur l’autre.

 

Dans ce récit, Farid dit : « Je m’appelle Farid en mémoire de Farid El Attrache, ce chanteur égyptien » Farid porte le prénom d’un autre. Enfant, il se décrit comme étant sans histoire, souffrant d’une « timidité maladive ». Il se trouvait déjà dans « le néant ». « J’étais là parce qu’il fallait être là ». C’est à l’adolescence qu’il se trouve face au trou de la forclusion, à la vue de son père ivre mort : « C’était un choc, je n’avais plus de figure paternelle… Je me trouvais dans le vide ». Face à la déchéance paternelle et du fait de la fragilité de ses identifications imaginaires, Farid perd sa consistance. Pour tenter de la retrouver, il s’engage au Secours Islamique où il va trouver un mode d’emploi pour se soutenir dans sa position « d’être un homme ». Son but est de vivre comme le prophète Mahomet : « A mes yeux, il n’y avait pas d’autre façon d’être un homme responsable…Je devais pratiquer la religion de manière la plus rigoureuse possible. C’était mon seul espoir pour me construire ». Avec les frères musulmans du Secours Islamique, Farid fait groupe. Une identification imaginaire qui ne fonctionnera qu’un temps car rapidement il aperçoit la faille dans leur discours : « Ils étaient capables de remettre en question certaines interprétations du Coran, contrairement aux Salafistes ». En effet, les Salafistes n’interprètent pas les textes du Coran.  Ils ont une lecture littérale. Les mots sont pris au pied de la lettre.

Pris entre ces deux versions de l’islam radical, c’est un événement qui va décider de son engagement chez les Salafistes. Lors d’une visite au Secours Islamique, Farid va apercevoir sur leur maquette publicitaire une photo de lui avec les frères. Ce qui manque sur la photo, c’est son portrait. Il y a un trou : « Je me suis aperçu qu’ils m’avaient effacé des photos du groupe…Mon corps avait été découpé ». Ainsi, du côté des frères musulmans, il est exclu. Face au trou qu’il aperçoit, il tente de se fabriquer un corps. Il va alors adopter la robe des Salafistes. « Le Qamis est devenu le signe de mon engagement dans la démarche religieuse. Revêtir l’habit du prophète constituait la garantie que j’allais reproduire ses faits et gestes. Mon Qamis était une nouvelle peau. A partir de ce moment, la question de la religion n’y était plus, c’est comme si le Qamis contenait ma foi à lui tout seul ». L’habit suffit. L’habit fait le moine.

 Farid décrit une transformation radicale, une certitude. Il s’engage chez les djihadistes et devient le recruteur. Les djihadistes le nomment : « l’Emir des Buttes-Chaumont » ! Il obtient un habit, une fonction et un nom : « Je me sentais comme un converti, ce n’était pas que ma pratique religieuse mais aussi mon identité qui avaient changé. Mon lien au groupe Salafiste est devenu fondamental. Je me sentais persécuté par le monde entier, il fallait rester avec les gens qui pensaient comme nous, le discours des religieux devenait une vérité absolue. Le djihad était devenu notre identité, notre raison d’être, il avait remplacé le Qamis comme symbole de cohésion » Avec la fonction recruteur et le nom « Emir » qui signifie prince, Farid n’a plus besoin de l’habit. Il va poursuivre son activité de recruteur jusqu’à ce qu’il soit emprisonné suite aux attentats meurtriers.

Alors repenti ? Qu’est ce qui fait que Farid abandonne cette solution qui lui a permis d’avoir une image et un nom « Emir » ?

En prison, Farid restera djihadiste. C’est la rencontre avec quelques uns qui fissurera sa certitude : « Un détenu a signalé au surveillant mon motif de détention. Le surveillant a fait l’étonné : « tu es là pour ça ? ». Ces mots, nos échanges résonnaient en moi. Il ne me demandait pas de renier mon idéologie, il m’interrogeait uniquement sur mon ressenti. C’était la première fois que j’étais confronté à une telle question… cette conversation avait modifié mon rapport au monde ». Farid reprendra des études et sera soutenu par un autre signifiant cette fois : « l’étudiant ».

Nous pouvons constater que cette série de rencontres sur le versant imaginaire, sur l’axe (a-a’), va permettre à chaque fois à Farid de bricoler à minima son défaut d’identification. A chaque fois, ce sont des signifiants qu’il emprunte à l’autre. Ces signifiants lui fournissent une image de corps unifiée et un code pour s’insérer dans le discours.  Mais ils ne sont pas opérants sur du long terme, c’est un travail sans fin.

*Bouzar D., Benyettou F., « Mon djihad : Itinéraire d’un repenti », Editions Autrement, Paris, 2017.

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Catégories : Cartello n°21