Par Aline Brunel

 

 

« Tu es un saint. »

Comment croire au Père quand il ne garantit plus l’ordre du monde ou la vérité des choses ? Comment croire au Saint-Père quand son image s’affiche sur tous les colifichets de nos sociétés consuméristes ? La série The Young Pope, réalisée par Paolo Sorrentino en 2015, me semble illustrer au travers du personnage de Pie XIII en quoi « l’identification est une identité de semblant. »[1]

Alors que les églises se vident, forçant la communauté catholique à la tolérance et au progrès, le conclave élit un nouveau Pape, Lenny Belardo, séduisant cardinal américain : 47 ans, physique hollywoodien, bronzage, regard bleu… En dépit des apparences, Pie XIII se révèlera être un homme machiavélique, d’un conservatisme obtus et archaïque. Pour restaurer le pouvoir de son église, il exhorte les foules au sacrifice et à la prière. Il impose ses caprices au Vatican et ferme les portes de l’Église aux homosexuels. Lors de sa première homélie, il ne se montre pas, et se présente comme une ombre d’où jaillit la voix : « Vous avez oublié Dieu ! (…) Sans Dieu vous êtes comme morts. (…) Cherchez-le ! Trouvez-le ! Quand vous aurez trouvé Dieu, peut-être me verrez-vous aussi… Je ne sais pas si vous me méritez. »[2] Il quitte le balcon ; une pluie torrentielle déferle sur la place Saint-Pierre… Pie XIII tente de convaincre les scientifiques que Dieu est sous la glace inexplorée du Groenland : Dieu est là où l’on ne sait pas. A l’instar des Daft Punk, il tient à rester « un Pape invisible », pour créer « l’événement médiatique »[3] ! Pour lutter contre le semblant de toute représentation ou nomination ; Pie XIII propose un vide, un insaisissable ; pariant qu’ainsi l’Autre qu’il se voue à incarner retrouve consistance.

« Tu es un Saint », lui répète sœur Marie depuis l’enfance. « Les marqueurs « t’es un » de l’identité définissent le sujet dans des coordonnées de discours, (…) assuré par le discours du maître en vigueur », précise Marie-Hélène Brousse[4]. « Alors le parlant que vous êtes tous se croit être » poursuit-elle, « le sujet se croit représenté par un signifiant pour d’autres sujets ». Cette croyance indexe le semblant propre à toute tentative d’identification.

 Pour Lenny Belardo, l’identification au Saint vacille depuis qu’il est le Pape car il ne croit plus à ses propres miracles. Traumatisé dans l’enfance par l’abandon de ses parents, le miracle qu’il attend depuis toujours : « revoir ses parents un jour », ne se réalise pas. En place de devoir incarner le Père de l’Eglise, c’est l’imposture de tout statut du père qui se dévoile pour lui. C’est « l’effritement de l’instance qui tamponne la marque identificatoire par la substitution de la fonction au Nom du Père »,[5] indique MHB. Le semblant fonctionne, à condition d’y croire. Quand le semblant se dévoile comme solution en toc, il démasque la vacuité qu’il obture. L’inconsistance de l’Autre dévoilée, le Pape ne peut plus croire en Dieu. Sous les dorures de la soutane papale transparaît Lenny l’orphelin, le fils abandonné. L’identification idéale à Pie XIII craquèle car elle ne résout pas l’énigme et le trauma de l’abandon. Et c’est bien plus l’orphelin qui guide le Pape et oriente ses décisions. « Qui es-tu Lenny ?, questionne son ami Andrew. « Un orphelin comme toi », répond Lenny. « Quand comptes-tu grandir ? » « Jamais. Un prêtre reste toujours un fils de Dieu pour ne jamais tenter de prendre sa place. »[6]. Pie XIII refuse d’être identifié au « Saint », ne peut s’identifier au « Père » et se voue corps et âme au fils orphelin.

Dans le dernier épisode, il prononce son premier discours en pleine lumière à Venise, où il pense que ses parents viendront l’entendre. Il les voit quitter la place et lui tourner le dos. Laissé-tombé, il choit sur le sol. Il aperçoit dans le ciel la figure de Dieu. Dieu ne laisse pas tomber le « fils orphelin ». Le soutien de cette identification, lui permet de maintenir sa croyance au père. Ce semblant, toc auquel il croit, est pour lui l’issue.

[1]Laurent E. et Miller J.-A., « L’Autre qui n’existe pas et ses Comités d’éthique », leçon du 4 décembre 1996, inédit.

[2] Sorrentino P., The Young Pope, saison 1, épisode 2, 2015.

[3] Ibid.

[4] Brousse M.-H., Séminaire à l’ECF: Identity Politics avec Lacan. « Lien social et identification à la lumière du Y a de l’Un », séance du 24 novembre 2015.

[5] MHB, Identity Politics, op. cit.

[6] TYP, op. cit. , épisode 7.

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Catégories : Cartello n°21