Cartello n°22

Passe et cartel, pas sans le corps

par Laurent Dupont

 

A priori quel rapport entre la passe et le cartel ? Cela ne saute pas aux yeux. La passe consiste tout de même à monter sur l’escabeau[1], témoigner, s’exposer. Le cartel, de son côté, renvoie plutôt au travail intime, en petit comité, tout seul avec quelques autres. Peut-être ce tout seul avec quelques autres nous donne une piste. L’AE est tout seul, avec quelques autres, le public notamment. Du premier témoignage où il s’agit de montrer la logique, au dernier où, départi des constructions et noms issus des trois années de travail, il y a cernage de ce bout de réel qui insiste, c’est seul que l’AE s’avance, seul avec la communauté des autres et le transfert à l’école. Pour le cartel, le cartellisant aussi est seul, seul avec sa question, seul dans sa communauté de cartellisant, seul avec le plus un. Ainsi, résonne comme jamais la phrase de Jacques Alain Miller : « La passe, comme le cartel, est, du point de vue institutionnel, une machine anti-didacticiens. L’École, avec son cartel, et sa passe, est un organisme qui vise à arracher la psychanalyse aux didacticiens.[2] » Bien sûr, ce que l’on attend d’un cartel, c’est un effet de sens aussi bien qu’une élucidation, c’est aussi ce que l’on attend d’un témoignage de passe, mais il y a autre chose.

Pour que le cartel ne se résume pas à une construction de sens, il faut également que le plus-un ne soit pas le porteur de cet Idéal. « Le plus-un de cartel, qui est le leader fonctionnel d’un groupe minimal, ne sature pas la demande de charisme. Le plus-un est un leader, mais un leader modeste, un leader pauvre. L’agalma qui le supporte est non dense. II est faiblement investi. »[3] Il doit laisser ouvert le trou du savoir, ne pas saturer la demande par la réponse. La question du cartellisant est cause de son transfert à l’école, à la psychanalyse lacanienne. La réponse vient boucher cet espace sans donner la mesure qu’il y a quelque chose qui se joue au-delà, dans le corps même du cartellisant. Ce corps il le déplace pour l’amener au cartel, il le ramène chez lui, après le travail de groupe. Ces déplacements, ces corps ensembles, montrent l’importance de la présence en-corps pour le travail de cartel. Il en est de même dans l’analyse, et dans la passe, le témoignage est une mise en acte du corps. « Une lecture attentive de l’Acte de fondation ne devrait laisser aucun doute : dans l’intention de Lacan, le travail de L’École, « restaurer la vérité…, ramener la praxis…dans le devoir…, dénoncer les déviations et les compromissions… » passait par le cartel.[4] » et Lacan d’ajouter, « Aucun progrès n’est à attendre, sinon d’une mise à ciel ouvert périodique des résultats comme des crises de travail.»[5] Ainsi, la modestie est au cœur du cartel, il ne convient pas d’attendre du cartel des progrès, cela se fera de surcroît, ce qui est attendre, ce qui sera fécond, ce sont aussi les crises de travail, les crises, le psychanalyste s’en oriente, ce sont des effets dans le corps, là où le symbolique défaille et ne suffit pas à prendre en charge l’instant, là, l’analyse, son analyse vient comme lieu où l’effet du cartel tente de se dire.

La modestie, la solitude, tout cela n’est pas sans faire écho avec ce que Jacques-Alain Miller dit de la passe, « quand on vous nomme analyste de l’École, c’est qu’on estime que vous êtes désormais en mesure de poursuivre seul votre travail d’analysant. Et pas autre chose ![6] » Le « et pas autre chose », montre bien qu’il y a un travail de passe, comme il y a un travail de cartel, ce n’est pas le même travail, peut-être, mais il n’est pas sans effet et là où, dans la passe, ces effets, on en témoigne, du cartel, ses effets, on peut en parler sur le divan. Dans le premier cas, c’est le travail de l’analyste/analysant, dans l’autre, c’est le travail de l’analysant, chaque fois sous transfert. Les effets sont toujours singuliers, d’où qu’ils viennent. Bien sûr, il peut y avoir des effets imaginaires, mais leurs conséquences dans la cure peuvent être non-imaginaires. Dans tous les cas, la passe ou le cartel, les deux ne valent que dans la singularité de ceux qui s’y frottent, laissant au plus-un le soin de veiller à soutenir cette visée, la singularité de celui qui a amené son corps au lieu du travail.

Si Lacan a mis le cartel et la passe au centre de son école, ajoutons-y le contrôle, c’est bien pour soutenir ce qui, de la formation de l’analyste en est le cœur : le singulier de chaque analyse. C’est ce qui différencie profondément le cartel du séminaire ou du colloque, le corps impliqué dans le travail sera au-delà des effets de sens, dans les crises faisant surgir le nœud avec sa propre analyse.

[1]               Miller Jacques Alain, L’inconscient et le corps parlantLa cause du désir n°88, p. 111

[2]               Jacques Alain Miller : Le cartel au centre d’une école de psychanalyse : 1994 Intervention à la Journée des cartels du 8 octobre 1994 à l’ECF, transcrite par Catherine Bonningue. (Paru initialement dans La Lettre mensuelle n°134)

[3]               ibid

[4]               Jacques Alain Miller, L’École à l’envers (Paru initialement dans L’Envers de Paris n°1)

[5]               « D’écolage » 11 mars 1980 (Extrait) Il s’agit d’un texte lu par Jacques Lacan à son Séminaire.

[6]               Miller Jacques Alain, Présentation du thème des journées de l’ECF 2009, La lettre mensuelle n°279, p.3

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