Par Philippe Devesa

 

Le passage à l’acte : Lacan avec Descartes

 

Pourquoi Lacan qualifie-t-il « d’insensé » la démarche de Descartes dans ses Méditations métaphysiques[1] ? En quoi cela intéresse-t-il la psychanalyse ? En 1961, il précise que cette démarche « a tous les caractères de ce que nous appelons, dans notre vocabulaire, un passage à l’acte[2] ».

Descartes est une référence-clé pour Lacan dans l’élucidation de son rapport de la psychanalyse à la science. Pour Lacan, il n’y aurait pas de sujet de la psychanalyse s’il n’y avait pas eu le cogito comme présupposé épistémique à l’apparition du sujet freudien.

Nous sommes en 1641, Descartes est âgé de 41 ans, l’âge mûr selon lui « pour établir quelque chose de ferme et de constant dans les sciences[3] ». Dans sa première méditation, le projet est clair, il s’agit de « détruire généralement toutes les anciennes opinions[4] ». Descartes ne témoigne pas d’un rejet des connaissances acquises précédemment. Le but est de fonder une nouvelle croyance qui ne repose pas uniquement sur des adhésions naïves mais qui soit établie par l’entreprise du doute et justifiée par ce que la raison aura découvert : « Je suppose donc que toutes les choses sont fausses […], je crois que le corps, la figure, le mouvement, l’étendue et le lieu ne sont que des fictions de mon esprit. Qu’est-ce donc qui pourra être estimé véritable ? Peut-être rien autre chose, sinon qu’il n’y a rien au monde de certain[5] ». Ici, c’est tous les registres de la réalité qui passent au crible du doute. Il va lui falloir tout reconstruire c’est alors qu’apparaît le cogito.

Le cogito, un passage à l’acte ?

En quoi « je suis, j’existe » a valeur pour Lacan d’un passage à l’acte, énoncé qu’il qualifie de « ponctuel et évanouissant[6] » ? Cette formule « bien étrange [7]» nous dit-il, semble impliquer qu’il faudrait que le sujet se soucie de penser pour s’assurer d’être. Cela ne vaut que dans l’instant d’énonciation.

Il y a un paradoxe : le cogito chez Descartes est construit pour être la base, le fondement de ce qui ne bougera pas. Le doute, nous l’avons vu, abolit la somme de tous les savoirs existants ; « Je pense donc je suis » est produit comme ce qui résiste à cet appareil de doute. Ce qui est pour le philosophe inébranlable, ce qui a valeur de fondement.

L’opération que fait Lacan est de montrer que ce fondement est évanescent, c’est-à-dire qu’il fuit au moment même où on l’attrape. Lacan s’appuie donc sur la formule des méditations secondes, citons-là : « Je suis, j’existe, est nécessairement vrai, toutes les fois que je la prononce, ou que je la conçois en mon esprit[8] », cela est corrélé à l’instant d’énonciation. Ça n’a de valeur qu’au moment où je la prononce. La formule « je suis, j’existe » est à proprement parlé évanescente : dès que je cesse de la dire, je n’ai plus aucune garantie d’être. Citons le philosophe à nouveau : « Elle seule [la pensée] ne peut être détachée de moi. Je suis, j’existe : cela est certain ; mais combien de temps ? À savoir autant de temps que je pense […], je ne suis donc précisément parlant, qu’une chose qui pense, c’est-à-dire un esprit, un entendement ou une raison[9] ».

En tant que « chose pensante », qu’objet a, posons que Descartes se trouve exclu, rejeté de la scène du monde, en s’excluant volontairement du savoir ; le passage à l’acte, c’est précisément le rejet de l’Autre comme savoir antérieur, le cogito cartésien, « comme moment, est le défilé d’un rejet de tout savoir[10] ». Le savoir n’est donc possible qu’à condition de la garantie par un Autre prenant à sa charge le cogito. Pour sortir de cette évanescence, il faut la référence à Dieu, au sujet supposé savoir, qui maintient tout son édifice. Le dieu de Descartes est l’autre mot pour désigner l’origine de toute chose auquel rien ne manque, il est la clé de voûte de toute sa pensée.

[1] René Descartes, Méditations métaphysiques, Flammarion, Paris, 2009

[2] Jacques Lacan, Séminaire IX, L’identification, inédit, leçon du 22 novembre 1961

[3] René Descartes, Méditations métaphysiques, op. cit., p. 79

[4] Ibid., p. 80

[5] Ibid., p. 92

[6] Jacques Lacan, « La science et la vérité »,  Écrits, Seuil, Paris, 1966, p. 858

 [7] Jacques Lacan, Séminaire IX, L’identification, inédit, leçon du 22 novembre 1961

[8] René Descartes, Méditations métaphysiques, op. cit., p. 93

[9] Ibid., p. 97

[10] Jacques Lacan, « La science et la vérité »,  Écrits, op.cit., p. 856

 

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