Par Françoise Haccoun

 

 

Le cartel, un lieu pour le savoir

L’usage est de considérer les concepts en tant que tel comme une mortification du vivant, notions froides d’un savoir assertif bouclé sur lui-même, pris dans une abstraction hors du temps, fixé dans un Littré.

Deux axes illustrent ce point :

  1. Pour le premier Lacan, symbolique et mortification sont inséparables. Le signifiant est une puissance de négation mortifiant le vivant de la chose. Le langage, comme tel, c’est la castration.  Il y a antinomie de la jouissance et du langage. La jouissanceest «interdite à qui parle comme tel[1]».
  2. Barthes[2] accuse la langue de « fascisme ». « La langue, comme performance de tout langage, n’est ni réactionnaire, ni progressiste ; elle est tout simplement : fasciste ; car le fascisme, ce n’est pas d’empêcher de dire, c’est d’obliger à dire ». La langue entre au service du pouvoir par l’autorité de l’assertion. Barthes soutient que le pouvoir est tapi dans tout discours « fixé par un réseau de règles, de contraintes, d’oppressions, de répressions, massives et floues… »

Les cartels serviraient-ils à établir un savoir définitif ? Tentons une autre approche pour démontrer la dimension de vivant du discours analytique et de ses concepts.

Œuvre et enseignement

Hervé Castanet propose une distinction fine entre l’œuvre et l’enseignement. « Le terme d’œuvre – « ce qui est fait et demeure fait » selon le Littré – est inadéquat pour désigner l’apport de Lacan à la psychanalyse. Qui dit œuvre désigne une pensée homogène qui se déplie de manière linéaire : son avancée, sa progression, voire ses accélérations visent, toutes, l’unité de doctrine, de théorie, de conséquences pratiques ; […] ».

Au contraire, le terme d’enseignement appliqué à l’apport de Lacan est autre. « Un enseignement est fait de la coexistence d’affirmations et de reprises, de démonstrations et d’annulations. Il accepte les contradictions et exclut la congruence logique comme unique mot de la fin. Il consent à « ce qui est défait et demeure défait », […] . [Mais] la rigueur n’y est pas pour autant récusée.[3] »

J.-A. Miller nous invite à lire Lacan comme un enseignement pour en dégager les différentes facettes. Lacan pense contreLacan[4]. Alors que l’auteur d’une œuvre pense avec lui-même.

S’oriente-t-on à partir d’une théorie finie et lisse, d’une certaine façon morte, ou d’une orientation de la psychanalyse obligeant à refonder ses définitions ? Le premier choix s’appuie sur les standards, le second rend la psychanalyse vivante.

Selon J.-A. Miller, « s’il y a orientation lacanienne, c’est qu’il n’y a aucun dogme lacanien, pas même l’inconscient structuré comme un langage, aucune thèse ne varietur qui donnerait lieu à abécédaire, bréviaire, compendium, dogmatique. Il y a seulement une Conversation continuée avec les textes fondateurs de l’événement Freud, un Midrash perpétuel qui confronte incessamment l’expérience à la trame signifiante qui la structure.[5] »

Entre le Lacan classique et le Lacan de la jouissance, sujet, langage, parole, inconscient, signifiant, pulsion, Autre, se revisitent, se réarticulent, prennent un nouveau souffle, une autre densité. Ils sont convertis en parlêtre, apparole, lettre. Le dernier Lacan, laisse la place à l’inconscient défini non plus comme manque, mais comme trou[6], l’inconscient transférentiel passe à l’inconscient réel. Ces torsions conceptuelles sont mises en jeu pour tout cartellisant à partir de cette exigence : tout est à prendre chez Lacan mais sachons à quel moment de son enseignement c’est formulé.

Les concepts sont au cœur de la pratique : « si la psychanalyse n’est pas les concepts dans lesquels elle se formule et se transmet, elle n’est pas la psychanalyse, elle est autre chose, mais alors il faut le dire[7] ». On n’abandonne pas un concept : « abandonner un concept ? Holà ! En psychanalyse, à suivre Freud et Lacan, on n’abandonne pas les concepts : on les conserve, ils s’accumulent, se sédimentent, se stratifient, on les déplace, on les recompose, on les recombine, c’est toute une chimie.[8] »

Lacan donnait l’avertissement selon lequel « sans principe et sans éthique, l’analyse se dégrade en un immense trifouillage psychologique.[9]» Travailler les concepts en cartel s’éloigne radicalement de ce trifouillage psychologique à partir du style de chaque cartellisant et tel que le porte l’enseignement de Freud et de Lacan.

[1] Lacan J., « Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 921

[2] Barthes R., Leçon inaugurale au Collège de France prononcée le 7 janvier 1977.

[3] Castanet Hervé, Quand le corps se défait, Moments dans les psychoses, Navarin/champ freudien, novembre 2017, p. 12.

[4]Miller J.-A., Entretien sur Le Séminaire avec François Ansermet, Paris, Navarin, 1985, p. 44.

[5] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne », cours du 11 février  2016

[6]Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Être et l’Un », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, leçon du 11 mai 2011, inédit.

[7]Lacan J., Le Séminaire, Livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, (1954-1955), Paris, Seuil, 1978, p. 24.

[8] « En ligne avec Jacques-Alain Miller », La Cause du désir, n°80, 2012, p. 8.

[9] Lacan, « Variantes de la cure-type » Écrits, op. cit., p. 336,  « Car on ne voit plus de terme ni même de raison àla recherche des prétendues profondeurs, si ce qu’elle découvre n’est pas plus vrai que ce qui le recouvre, et, à l’oublier, l’analyse se dégrade en un immense trifouillage psychologique […] » et Cottet, S., Le psychanalyste appliqué, https://www.wapol.org/ornicar/articles/226cot.htm

 

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