Par Alexandre Stevens

 

 

Deux remarques à partir de deux textes de Lacan.

  1. L’Acte de fondation

Lacan dit du plus-un dans l’Acte de fondation de l’EFP : « La charge de direction ne constituera pas une chefferie […] et nul n’aura à se tenir pour rétrogradé de rentrer dans le rang d’un travail de base. »[1] Lacan installe donc dans ce petit groupe qu’il propose pour le travail de l’École, une fonction de leader. C’est clair dans l’expression « La charge de direction ». Il se fonde sur le principe que tout groupe a un leader et il nomme cette place. Et comme le commente Jacques-Alain Miller, c’est un « leader pauvre »[2]. Lacan, en effet, réduit immédiatement cette fonction : c’est une charge de direction qui ne constituera pas une chefferie, chefferie dont il précise que le service rendu ne se capitalisera pas pour atteindre un degré supérieur. L’École ne tiendra pas compte de cela pour accorder une reconnaissance supplémentaire.

De plus « nul n’aura à se tenir pour retrogradé » lorsqu’il rentrera dans le cartel suivant comme membre du cartel et non plus comme plus-un. C’est un leader pauvre, et barré en quelque sorte. Jacques-Alain Miller souligne dans « Le banquet des analystes »[3], qu’avec le cartel c’est un système profondément égalitaire que Lacan fonde ainsi dans son École. Et ce système égalitaire est installé dans une École où est maintenu le système fondamentalement inégalitaire des grades, puisque, si Lacan se bat contre la caste des notables de l’IPA, il maintient d’emblée dans son École le titre d’AME qui, bien que fondé en raison, pourrait être vu comme un reliquat de cette caste. Donc il ne fonde pas une École égalitaire, mais, dans cette École, il introduit le cartel comme système profondément égalitaire.

Dans « Le banquet des analystes », Jacques-Alain Miller écrit un développement logique de la fonction du plus-un. Le plus-un, c’est l’élément qui génère la série. Avec le zéro et le un, en ajoutant chaque fois + 1, vous constituez la série des nombres entiers.[4] La série c’est le sérieux. Donc le plus-un est quelconque parce que c’est l‘élément en plus de la série. Mais en même temps, dit Miller, Lacan extrait ce plus-un de la série pour « son usage d’absolu »[5], c’est-à-dire pour être ce qui s’excepte à la série. Ce sont deux formules du plus-un : le plus-un comme ce qui constitue un élément quelconque de la chose même et le plus-un comme ce qui fait exception à la série et qui permet de désigner l’ensemble. Cette seconde forme est ce qui dans les formules de la sexuation s’écrit ∃x¬Φx, l’exception qui permet d’écrire l’ensemble de tous les autres ∀xΦx.

Cette exception n’est pas sans évoquer la fonction du Nom-du-Père. Et dans le Banquet des analystes, Jacques-Alain Miller précise : «Le cartel est l’une de ces solutions invisibles que Lacan a essayées et qu’il a mise au principe de son École, c’est-à-dire d’un nouveau type de Société analytique, qui pourrait se passer du Nom-du-Père à condition qu’elle sache s’en servir.»[6]

Donc le plus-un comme reprenant cette dimension du Nom-du-Père, non pas bien sûr dans sa dimension première chez Lacan, mais en tant que c’est une fonction dont il s’agit de se servir pour s’en passer, ce qui veut dire s’en servir sans y croire. C’est une façon logique de développer cette dimension du leader pauvre. Se servir du plus-un sans y croire.

  1. D’écolage

 

Le texte « D’écolage »[7] qui date de la fondation de la Cause freudienne en mars 1980[8], réaffirme le cartel comme essentiel au travail de l’École et Lacan ajoute : « La conjonction des quatre se fait autour d’un plus-un, qui, s’il est quelconque, doit être quelqu’un ».[9] Cette phrase est très précise. Elle s’oppose à l’idée que le plus-un pourrait être une fonction purement symbolique, tenue par un concept ou un texte, c’est-à-dire un savoir.

Jacques-Alain Miller a proposé pour le cartel une sorte de mathème[10], qui est à prendre plutôt comme un appareil pour penser un peu la chose et pas forcément à figer comme mathème :

Le savoir dans le cartel est le produit du travail, et non pas ce qui le fonde. Ni le plus-un, ni chacun des autres ne représentent le savoir. Si le savoir est au bout de la chaine discursive, ce qui va produire ce savoir c’est chacun des épars[11], chacun des « Uns », en haut à droite dans le schéma. C’est donc chacun des cartellisants qui a la charge de produire un savoir singulier, « produit propre à chacun »[12], et pas un savoir collectif, même si le travail a ce trait d’être le produit d’un sujet collectif.

La place que Miller y propose pour le plus-un est celle d’un sujet divisé, c’est-à-dire un plus-un qui est un Moins-Un, un Un qui ne sait pas, qui est seulement agent provocateur. C’est quasi le discours de l’hystérique. Le plus-un est non pas quelqu’un qui sait ou qui est supposé savoir, mais qui, comme hystérique, pose la question et provoque. C’est l’hystérique au sens socratique. Ceci dit, Socrate contient un agalma. Ce qui invite à compléter le mathème du lien social du cartel en ajoutant le petit a. Jacques-Alain Miller ajoute que le plus-un ne contient pas l’agalma parce que celui-ci est extérieur au cartel. Cet agalma est ce que supporte le savoir de Lacan. Le texte de Lacan est saisi dans cette dimension agalmatique, à partir de laquelle se constitue l’objet du travail.

Le plus-un est l’élément provocateur pour que chaque Un puisse produire un travail singulier. Si on le prend du côté du leader, il est barré ; du côté du savoir, il n’y est pas. Il est, en effet, du côté de l’hystérique.

Le cartel est le moyen d’exécuter le travail de l’école. Mais ceci ne recouvre pas tous les usages du cartel. Il y a aussi un usage d’apprentissage par le cartel qu’il ne faut pas négliger pour autant, et qui  pousse à choisir le plus-un du côté de quelqu’un qui pourra aider à lire. Mais même en ce cas, il a à se tenir dans une position d’agent provocateur plutôt que de savoir.

Texte prononcé à la rentrée des cartels de l’ACF-Belgique, “Lire Lacan? En carterl ! “, le 27 septembre 2018, retranscrit par Guy de Villers

[1]                Lacan J., Autres Ecrits, p.229-230

[2]                J.-A. Miller, « Le cartel dans le monde », La Lettre mensuelle, no134, pp. 3-5. Intervention à la Journée des cartels du 8 octobre 1994 à l’ECF, transcrite par Catherine Bonningue.

[3]                J.-A. Miller, Le banquet des analystes, cours du 14 février 1990.

[4]                Ibid., cours du 25 avril 1990.

[5]                Ibid., cours du 17 janvier 1990.

[6]                Id.

[7]                J. Lacan, Le Séminaire de 1980, Dissolution, « D’écolage », Ornicar ?, n20-21, pp. 14-16, 11 mars 1980.

[8]                La Cause freudienne va s’interrompre fin 80 et laisser place à l’ECF dans l’année qui suit.

[9]                J. Lacan, « D’écolage”, op. cit., p. 15.

[10]              Jacques-Alain Miller, Cinq variations sur le thème de l’élaboration provoquée, La lettre mensuelle, No 61, juillet 1987, p. 9.

[11]              Cfr J. Lacan, « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », [1976], Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 573.

[12]              J. Lacan, « D’écolage”, op. cit., p. 15.

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