Par Françoise Bridon

Pendant une année, quatre personnes plus une se sont réunies régulièrement dans un petit village du Cher à proximité de la Nièvre. Orientées par la psychanalyse, elles ont pris l’initiative de constituer un cartel. Si la décision fut collective, c’est le désir de chacun qui était en cause et qui a présidé au choix précis et défini de cet outil particulier et unique. Déclarer le cartel, c’était s’engager et poser en acte une adresse à l’École, à l’École de la Cause freudienne. Invitée à tenir la place du plus-un, j’ai accepté cette sollicitation qui ne m’est pas apparue d’emblée comme évidente.

            Comment assurer la fonction « d’un quelconque » qui soit « un quelqu’un » ? Comment être une « plus-une chargée de la sélection, de la discussion et de l’issue à réserver au travail de chacun » ? [1]

Comment animer le travail du cartel pour que, dans le champ ouvert par Freud et Lacan, il restaure « le soc tranchant de la vérité » et ramène la psychanalyse « dans le devoir qui lui revient dans notre monde », dans le monde du XXIè siècle ?

Ces questions m’agitaient tandis que je tentais, dans ce cartel, d’incarner une présence vivante et enthousiaste, de maintenir une dynamique en m’impliquant dans le questionnement de l’ensemble et de chacun. Je m’efforçais de soutenir une tension entre les sujets de travail en favorisant l’échange, en soulignant les points de convergences et de divergences, en notant les écarts, les ratages et leurs conséquences.

            Pour permettre que se développe un transfert de travail à l’École, il fallait déployer un savoir faire dont j’étais responsable. Comme l’énonce Lacan dans son Séminaire Le Sinthome : « On n’est responsable que dans la mesure de son savoir faire ».[2] « Le savoir-y-faire » était précisément ce qui s’était imposé comme thème commun de travail et que chaque cartellisant allait traiter à sa manière.

            Comme plus-un, je fus amenée à considérer ce cartel dans sa fonction de nouage d’un lieu, d’un lien et d’un temps. Le cartel n’est pas seulement un espace qui permet la rencontre mais un lieu d’adresse où s’assemble un petit groupe de personnes débutantes ou averties et où « l’un vaut l’autre »[3]. C’est un lieu où chacun, à un moment, a pu être bousculé par les achoppements dans la compréhension, par les impasses de la formalisation, par le réel en jeu.        Ce n’est pas une analyse mais pourtant chacun des cinq est travaillé par l’inconscient. Des questions demeurent sans réponse tandis que les aspects nouveaux qui surgissent attisent la curiosité et relance le désir. Dans ce lieu, l’enseignement de Freud, de Lacan ainsi que celui de Jacques-Alain Miller prévaut et en faire usage s’impose à celui qui souscrit à l’expérience.   Chaque « travailleur décidé » peut trouver une place dans ce lieu d’appartenance à l’orientation psychanalytique de l’École et Un par Un, dans sa singularité, peut concevoir son propre produit. Trois membres du cartel ont témoigné de leur recherche en rédigeant un écrit. La mise en œuvre d’un nombre réduit, qui use du langage, instaure une forme de lien social. Ce n’est pas un lien identificatoire à un idéal mais à une cause, la cause analytique. Des sujets aliénés à un savoir se coordonnent pour questionner, modifier, déconstruire, buter et faire émerger des effets de sens. Le discours universitaire d’une cartellisante a été mis à distance et un pas a été franchi en direction du discours de l’analyste. La formation du cartel et la nomination du plus-un sont un temps inaugural et un moment constitutif. Le dispositif met à contribution le temps logique du sujet cartellisant, celui de la discontinuité qui va susciter ou limiter l’élaboration. Le cartel est structuré, il n’est pas figé et sa durée est limitée car « après un certain temps de fonctionnement les éléments d’un groupe se verront proposer de permuter dans un autre »[4].

Le cartel est ainsi une opération de tissage qui noue « les fils d’une chaîne terminée à ceux de la chaîne suivante », qui noue « quatre plus un » à l’École et à ce qu’elle sous-tend. « Le cartel fabrique le tissu de la société analytique. C’est une texture en nid d’abeilles en constant renouvellement à partir de l’une quelconque de ses cellules ».[5]

Si le travail de chacun des cinq a permis la création progressive d’une trame qui soutient l’orientation freudienne et lacanienne alors le cartel pourra être, selon J.-A. Miller comme l’envisageait Lacan, « congruent avec le travail de l’École, dans son exigence la plus intime et la plus haute. »[6]

Ce texte a initialement fait l’objet d’une intervention à la soirée de rentrée des cartels de l’ACF-Massif central, 21/09/2018 à Clermont-Ferrand sous le titre : « Le cartel, organe de base ».

[1]                Lacan J., Autres Ecrits, Paris, Seuil, 2001, p. 229.

[2]                Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, Paris, Seuil, 2005, p. 61.

[3]                Miller J.-A., « Le cartel dans le monde », La lettre mensuelle, n°134, décembre 1994, p. 5.

[4]                Lacan J., Autres Ecrits, op. cit.

[5]                Lemoine E., « Le cartel: creuset des quatre discours », La lettre mensuelle, n°134, décembre 1994, p. 16.

[6]                Miller J.-A., « Le cartel dans le monde », La lettre mensuelle, n°134, décembre 1994, p. 4.

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