Par Claudine Valette-Damase

J’aurais pu aussi donner le titre Encore à l’intervention de ce soir mais c’est le titre du Séminaire XX de Jacques Lacan dans lequel il introduit son dernier enseignement. Il ouvre le séminaire par ces mots : « Je me suis aperçu que ce qui constituait mon cheminement était de l’ordre du je n’en veux rien savoir »[1] . Lacan dit qu’il enseigne encore et encore, toujours dans l’étonnement, en position d’analysant.

            A quoi tient cet étonnement qui se rencontre si souvent dans l’expérience analytique et dans le cartel?

            Un extrait du Séminaire XVII L’envers de la psychanalyse s’est imposé pour y répondre : « …je voudrais vous donner cette règle de première approximation – la référence d’un discours, c’est ce qu’il avoue vouloir maîtriser. Cela suffit à le classer dans la parenté du discours du maître. C’est bien là la difficulté de celui que j’essaie de rapprocher autant que je peux du discours de l’analyste – il doit se trouver à l’opposé de toute volonté, au moins, avouée, de maîtriser. »[2]

            Lacan invente le dispositif du cartel dans l’Acte de fondation de son École en 1964 comme traitement à son excommunication de l’IPA. C’est l’année de son Séminaire XI Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, séminaire charnière dans son enseignement, le premier séminaire rédigé par Jacques-Alain Miller, il le fut du vivant de Lacan. Son enseignement, son École, il les inventera pour que le discours analytique perdure encore.

Un savoir troué

Le produit de cartel propre à chaque cartellisant a cette fonction de transmission d’un savoir qui s’est élucidé pendant le cartel.

Je me souviens très précisément de la soirée des cartels où je suis intervenue pour la première fois il y a vingt ans, dans la communauté de travail, j’y ai présenté alors un produit de cartel sur la question des quatre discours : quel chemin parcouru où l’inhibition a laissé place au désir de savoir fondé sur le manque qui fait le sillon de la transmission !

Dans le cartel, contrairement à d’autres modalités de travail, le cartellisant vient seul et son rapport à la Cause analytique s’en trouve aiguisé. Laurent Dupont dans son texte Un plus Un plus Un plus Un et un plus-Un, issu de Cartello n°20, met en exergue combien le cartel a comme visée la démassification –  séminaire, colloque, journées d’étude indispensables au regard de l’état de la civilisation et de la politique de la psychanalyse n’en sont pas moins du côté de la masse –  démassification en faveur du nouage du un par un.

Une étonnante transmission

Le cartel offre la possibilité à une transmission adéquate au discours analytique où le sens est relégué au bénéfice de l’étonnement et de la contingence de lalangue.

C’est donc un savoir troué, manquant qui se transmet…

Aujourd’hui, 21 septembre, c’est la 23e journée mondiale Alzheimer, cette année l’accent est mis sur le diagnostic précoce du fait que les médicaments donnés des années durant et jusqu’il y a peu, sont dits inefficaces et ne sont plus remboursés par la sécurité sociale. Alors ce que la médecine, les politiques de santé, les médias mettent en avant et proposent pour toutes les pathologies insurmontables dans l’état actuel des connaissances, c’est la transmission génétique avec comme outil d’investigation les examens génétiques.

La psychanalyse vise, elle, une autre transmission à partir du non-rapport. Le cartel invite à cette toute autre transmission qui distingue le savoir qui s’y élucide de la connaissance universelle et d’un savoir valable pour tous. Dans l’expérience analytique, l’analysant dégage un savoir à nul pareil.

Lacan a introduit la conceptualisation de ce savoir inédit avec son Séminaire X où il ouvre une ère nouvelle par un changement radical du régime du signifiant au régime de la jouissance. Le sujet s’orientera désormais non plus à partir du Nom du Père, mais à partir de l’objet cause de son désir. Cette année-là, Lacan donne son cap à la psychanalyse, son orientation vers le réel, « L’orientation lacanienne », cap qu’elle ne quittera plus.

Le cartel, « organe de base » de l’École dont le but est la formation des analystes, est né de cette transformation pour la transmission de la psychanalyse.

Extraits d’une intervention à la soirée de rentrée des cartels de l’ACF-Massif central, 21/09/2018 à Clermont-Ferrand sous le titre : « Le cartel, organe de base ».

[1]          Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Seuil, Paris, p. 9.

[2]          Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Seuil, Paris, p. 79.            

 

Catégories : Cartello 24