Par Jean-Robert Rabanel

Il n’est de cartel que de l’École, soit en lien vers l’École. Le cartel n’est pas une nouvelle marque déposée pour désigner un nouveau moyen pour travailler dont l’École aurait l’exclusivité : il est vers l’École d’abord par ce que c’est le moyen voulu par Lacan pour entrer dans son École, en 1964, lorsqu’exclu de la communauté analytique internationale avec Françoise Dolto, il fonde son École, pour autant qu’elle se distingue des Sociétés de Psychanalyse d’alors, SAMCDA dira-t-il quelques dix ans plus tard, dans Télévision, « Société d’assistance mutuelle contre le discours analytique »[1].

            Le cartel est l’organe de base pour accomplir un travail : « Ce titre (l’École française de psychanalyse)  dans mon intention représente l’organisme où doit s’accomplir un travail – qui, dans le champ que Freud a ouvert, restaure le soc tranchant de sa vérité – qui ramène la praxis originale qu’il a instituée sous le nom de psychanalyse dans le devoir qui lui revient en notre monde – qui, par une critique assidue, y dénonce les déviations et les compromissions qui amortissent son progrès en dégradant son emploi. »[2]

            La première réponse de Lacan a donc été de répondre par un objectif de travail en fondant son École à laquelle on entre sur la base d’un engagement de transfert de travail.

            Ainsi de nos jours faire cartel, ce n’est pas seulement constituer un groupe pour apprendre ce qu’il en est de la psychanalyse, comme cela pourrait être le cas pour  n’importe quel autre savoir. Entrer à l’École de J. Lacan c’est pouvoir être associé au travail de Lacan qui est le cœur de son École.

            « C’est pouvoir loger ses questions personnelles sur la psychanalyse, sur la cure analytique, dans cette structure originale du cartel que Lacan a créée, où, comme nous le savons, à 3+1 au minimum, 4+1 la juste mesure, 5+1 au maximum, les membres s’expriment, sur un même plan d’égalité, chacun du point où il en est. » comme pouvait le dire Simone Rabanel lors de la soirée de rentrée des cartels en 2013.

            Lors d’une réunion de rentrée des cartels en 2004 Simone Rabanel rappelait qu’Eric Laurent avait signalé que de cartel auparavant, il n’y en avait eu qu’un, celui d’hommes de théâtre, qui s’est appelé « Le Cartel » avec Dullin et Jouvet… les seuls précurseurs de l’avis d’E. Laurent, car ils ont fait ce que doit faire un cartel qui fonctionne, c’est-à-dire qu’ils ont analysé une crise de théâtre ; ils ont proposé des solutions ; chacun a eu un produit de travail personnel.

            Il avait soutenu[3] que le cartel chez Lacan venait d’un texte majeur de 1947, « La psychiatrie anglaise et la guerre »[4], dans lequel Lacan fait l’examen critique de la conception des « petits groupes » faits par Bion au nom du kleinisme.

            Lacan avait un sentiment profond de méfiance à l’égard du pouvoir et, en même temps, un respect tout aussi profond de la nécessité du signifiant-maître. « Autant la psychanalyse ne pousse pas au respect de la hiérarchie, autant elle ne pousse pas à l’anarchie ni au populisme, ni même à une sorte de culte démocratique de l’égalité », commentait E.Laurent lors d’une soirée sur le cartel fulgurant.

Alors ? Pas de chefferie.

            Ainsi, écrit Lacan en 47, les petits groupes formés «  se définiront chacun par un objet d’occupation, mais ils seront entièrement remis à l’initiative des hommes, c’est-à-dire que chacun, non seulement, s’y agrégera à son gré, mais pourra en promouvoir un nouveau selon son idée, avec cette seule limitation que l’objet en soit lui-même nouveau, autrement dit ne fasse pas double emploi avec celui d’un autre groupe. Étant entendu  qu’il reste loisible à chacun, à tout instant, de retrouver le repos de la chambrée ad hoc, sans qu’il en résulte d’autre obligation pour lui que le déclarer à la surveillante-chef. »[5]

            Pour Lacan, c’est le dispositif par lequel va régner un nouvel esprit de groupe, un nouveau mode d’identification de type horizontale : non plus le « tous pareils » de l’armée tel que Freud l’a montré, mais un nouvel esprit. « Petit groupe » : le cartel s’en différencie néanmoins par le « plus » que Lacan lui a apporté,  à savoir la présence du plus-un qui troue l’imaginaire du groupe et oriente ce qui devient du même coup un cartel.

            Le cartel vient de la mise en cause de la chefferie et ici vient la fonction du plus-un qui est, disait E.Laurent, l’isolation d’un « je veux », vouloir de celui qui veut quelque chose pour le cartel. C’est pour ça qu’il est responsable, chargé de : la sélection, la discussion, l’issue à réserver.

            Le plus-un est celui qui doit fonctionner dans cette isolation d’un « je veux » et qu’il puisse la présentifier. C’est pour ça que ça ne peut pas être le Saint-Esprit, ça ne peut pas être non plus l’observateur tranquille.

            Les collègues dans Cartello n°20 ont insisté sur l’humilité du plus-un qui, s’il est quelconque, doit être quelqu’un de présent –  j’ajouterais : et qui veut que de ce cartel sorte quelque chose.

            Pour ma part ce n’est pas à moi de dire si je suis un plus-un modeste, mais ce que je peux dire c’est que j’aime être surpris par les façons tellement singulières que chaque cartellisant trouve de se saisir de l’enseignement de Lacan, que je ne me lasse pas de faire cartel.

Extraits d’une intervention à la soirée de rentrée des cartels de l’ACF-Massif central, 21/09/2018 à Clermont-Ferrand sous le titre : « Le cartel, organe de base ».

[1]          Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 519.

[2]          Lacan J., « Acte de fondation », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 229.

[3]               Cf Laurent E., « Le réel et le groupe », Ornicar ? digital N° 186, Vendredi 23 novembre 2001,

                  http://wapol.org/ornicar/articles/186lau.htm

[4]          Lacan J., « La psychiatrie anglaise et la guerre »,  Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 101-120.

[5]          Lacan J., « La psychiatrie anglaise et la guerre », op. cit., p. 109.

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