Par Anis LIMAMI 

Le cartel, ce lieu où les textes de S. Freud, J. Lacan et J.-A. Miller sont lus, questionnés et discutés entre des cartellisants et un plus-un est un lieu où le savoir est plutôt élaboré que dispensé. J.-A. Miller[1], à propos du cartel a dit « le cartel ne m’a jamais intéressé qu’à des fins de savoir. J’admets volontiers d’autres usages. Celui-ci est le mien. » Pour l’analysant, venant de l’université, en quête de savoir et d’étude des textes fondamentaux, le cartel représente un dépaysement et un questionnement autour de la demande et sa satisfaction.

            Chemin faisant, la lecture de Lacan et J.-A. Miller traduisant Lacan, nous apprend qu’on ne peut comprendre ce qui se passe et ce qui se dérègle entre le besoin et la satisfaction sans la demande. Tous les besoins de l’être parlant sont contaminés par le fait de devoir passer par la demande, c’est à dire par l’appareil à langage rendant la satisfaction dépendante de l’Autre[2]. Entre le besoin et sa satisfaction il y a la demande et en cartel cette demande n’est pas à adresser au plus-un et même si elle lui était adressée il n’y répondrait pas par une approche universitaire.

            La raison est que le travail en cartel n’est pas une quête d’un savoir constitué auprès d’un plus-un auréolé de l’agalma de l’être-qui-sait. Si tel devait être le cas d’ailleurs il ne pourrait jamais mettre au travail que du savoir déjà-là[3]. Alors que faire de cette demande et comment satisfaire ce besoin de savoir ? La réponse est, est qu’en cartel le savoir est élaboré. C’est une « élaboration provoquée », selon le terme de Pierre Théves repris par J.-A. Miller[4]; mais cette élaboration n’est pas provoquée par une incitation à travailler de la part d’un « maître », le maître du premier des quatre discours. Au cartel chaque membre est au travail, y compris le plus-un, chacun y mettant du sien avec son trait propre.

            Le plus-un au travail est une condition sine qua non pour qu’il soit, comme l’appelle d’ailleurs J.-A. Miller, cet agent « provocateur » au sens strict du mot. Le plus-un est celui qui instaure la dynamique du cartel avec des membres du cartel en tant que S1 (Essaim comme l’avait écrit Lacan) dont il fait partie sans être un « maître-au-travail » qui met au travail. Si la structure du cartel n’est pas à rapprocher de la structure du discours du maître, J.-A. Miller trouve que la structure qui répond le mieux à son expérience du cartel, est celle du discours de l’hystérique. A ce propos, en parlant du plus-un il fait une association, évoquant un sujet hystérique qui lui disait que sa fonction éminente en ce monde, c’est faire des trous dans les têtes.

            Finalement l’attrait qui anime et suscite l’élaboration de savoir dans le travail de cartel est ‘Ce que Lacan savait[5]. Aussi, si l’on revient à ce triptyque, besoin, demande et satisfaction ; avec l’expérience du cartel, je définirais le plus-un comme un « facilitateur » d’adressage de la demande de savoir au grand Autre. Ce sont les auteurs, S. Freud, J. Lacan et J.-A. Miller, qui exercent l’effet d’attrait et à travers le texte étudié viennent à la place de ce grand Autre. On est dans un au-delà de la demande, Il y a une sorte de « spiritualisation de la substance satisfaisante » : à ce propos J.-A. Miller dit que dans cet au-delà de la demande, la substance satisfaisante « ça n’est plus quelque chose, ça n’est pas l’eau pour combler la soif, ça n’est pas la nourriture pour combler la faim, c’est du signifiant [6]». C’est le signifiant du savoir qui imprime sa marque, percute le corps du parlêtre-cartellisant procurant ainsi la satisfaction, tant l’octroi du signifiant vaut satisfaction[7]. Arrivant à ce point, il paraît aisé de comprendre pourquoi le savoir élaboré en cartel n’est pas évaluable par les méthodes d’évaluation de type test de connaissances et pourquoi il serait vain d’évaluer le cartellisant.

Texte présenté lors de la soirée « 4+1=CARTEL, une expérience à tenter » – Angers le 27 Septembre 2018

[1]               Miller J.-A. Cinq variations sur le thème de ‘l’élaboration provoquée’, Intervention à l’ECF, Soirée des cartels, le 11 décembre 1986.

[2]               Miller J.-A. Séance 7 du cours Le Partenaire-Symptôme, inédit.

[3]               Miller J.-A.,Cinq variations sur le thème de ‘l’élaboration provoquée’,  op. cit., p.2.

[4]               Ibid. p. 1.

[5]               Ibid. p3.

[6]               Op. cit. Séance sept du cours Le Partenaire-Symptôme.

[7]               Ibid. p.103-104.

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