Par Marta Gonzalez [i]

Dans mon expérience du cartel, il y a un avant et un après. Entre les deux, Lituraterre [ii]. Un écrit de Lacan qui m’était absolument opaque, porté, mis au travail et en lumière par quatre cartellomaniaques bien décidées à plonger dans cette opacité. Le travail de chaque une générant à chaque fois un faisceau de lumière. Témoignage en direct de leur travail en cartel, de leur confrontation à un texte d’une complexité sans pareil en diffusant une gaieté contagieuse ! J’étais contaminée, attrapée ! Nous étions en 2014.

Je peinais à sortir d’un deuil. Deux ans plus tôt, il n’était plus là et le trou creusé par cette absence provoquait une douleur insupportable, jusqu’au ravage. Après de longs mois, je ne ressentais plus rien. Ni joie, ni peine, plus rien. Cette anesthésie fonctionnait comme un barrage contre la douleur, mais un barrage à la vie aussi. Il m’était impossible d’en reprendre le cours. Le simple fait d’ouvrir un livre, de lire une phrase, un mot m’était insupportable. Cela la ravivait. Alors, j’ai tout arrêté. Supervisions, cartel, cours… Je voulais même arrêter mon analyse puisque la question qui m’y avait amenée était partie avec lui. Lui, mon père. J’aimais cette anesthésie, elle me permettait d’être seule avec son absence, c’était parfait. Non seulement j’ai essuyé le refus de mon analyste, mais en prime je me suis retrouvée avec trois séances par semaine ! Retour fulgurant de la douleur !

Sur ma table de salon, le cours de J.-A. Miller, « L’Être et l’Un [iii] ». Je n’y avais pas touché depuis plus d’un an après avoir déserté mon cartel. J’ai lu. Lu du début à la fin. Lu comme on lit un roman, jour après jour sans chercher à comprendre. Cette lecture m’avait captivée, car elle disait des choses. Des choses sur ce que j’éprouvais. À la fin de la lecture, je suis retourné dans mon cartel et me suis mis au travail. J’éprouvais du plaisir à m’abreuver de ce cours, à le décortiquer, à suivre sa logique, à replonger dans Lacan en suivant J.-A. Miller. Mais seule dans un plaisir solitaire malgré la douce présence des autres cartellisantes et du plus-un.

2014 : Cartellomania m’a rattrapée ! Lit, lit-oral, la lettre à la fois objet a et trou, qui creuse un ravinement, qui évoque un réel, une jouissance. Sa face obscure qui rend compte de l’indicible et l’écriture qui tente de le dire. Becket, Mallarmé, Joyce… lalangue.

Je m’engage dans un « cartel surprise ». Vraiment surprenant ! Flippant de se retrouver avec des cartellisant que l’on considère comme une haute pointure de la psychanalyse ! La vie reprend de plein fouet ! Retour d’inhibition, symptôme et angoisse, mais pas sans ma question. Pourquoi Lacan évoque-t-il le photon dans un texte comme lituraterre ?!

Je découvre alors l’importance de la fonction du plus-un dans le cartel qui soutiendra ma production jusqu’à sa présentation à cartel O manie a !

Non, vraiment, ce n’est plus pareil depuis.

Avant j’étais menée par l’obsession de comprendre et ça ne fonctionnait pas. Maintenant, je lis et me laisse attrapée par ce qui étant lu résonne en moi. Alors, « entiendo ». C’est de l’entendement, ma subjectivité y est impliquée, cela fonctionne. La compréhension vient de surcroît.

Avant, je cartel-lisais avec souvent les m’aime, bernée par l’illusion que cela faisait moins peur. Je ronronnais bien avec mon symptôme et ceux des autres. Mais rien ne se produisait. Maintenant, je privilégie les « cartels surprises » ou la bourse aux cartels, car ce qui me tient dans ce dispositif, c’est avant tout le travail de thèmes en lien avec l’atelier de lecture, lui-même en lien avec l’École. Un réseau de transferts où chaque un circule avec sa singularité formant une communauté de solitudes au travail.

Avant, aucune production. Avec Cartellomania, pour la première fois, non seulement un produit est issu de mon travail, mais il est soutenu à être exposé. Surprise aussi que cette production ait pu toucher l’entendement chez d’autres. Je découvre la transmission d’un gain de savoir. Depuis lors, je cherche l’effet de cette première fois en sachant qu’elle ne sera plus et c’est ce manque qui, à chaque fois, me pousse à recommencer, mais pas sans inhibition, symptôme et angoisse.

 

[i]           Intervention prononcée à la « Soirée de rentrée des cartels : Lire Lacan ? En cartel ! » organisée par l’acf-Belgique à Bruxelles le 27 septembre 2018.

[ii]          Lacan J., « Litturaterre », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 11-20.

[iii]          Lacan J., « L’orientation lacanienne. L’Être et l’Un », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université de Paris viii, inédit.

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