Par Caroline Draussin,

psychologue en EHPAD

 

Durant deux années, dans une petite instance de travail inventée par Jacques Lacan et nommée « cartel», nous – quatre cartellisants et le plus-un, nous sommes mis au travail de l’élucidation une question qui nous tenait. Certains l’ont formulée facilement, rapidement, d’autres ont eu besoin de temps pour la cerner.

Le thème qui nous a rassemblé a été la clinique du sujet âgé et la question que j’ai choisie, était : « La maladie d’Alzheimer comme symptôme ? ».

Le point de départ de mon questionnement était mon intuition que les troubles du comportement dans les démences, voire le déclenchement même de la maladie neuro-dégénérative étaient liés à l’activité psychique, à la dynamique inconsciente.

Pour le mettre au travail, j’ai étudié un texte : la « Conférence sur le symptôme »[1] prononcée par Jacques Lacan le 4 Octobre 1975 à Genève.

J’ai été marquée par ce texte et ses points saillants. Il est notamment question du désir du psychanalyste et donc de sa formation, notamment de la passe. Il met en lumière l’hypothèse freudienne de l’Unbewusstein, mal traduit par « inconscient ». Lacan y indique que « l’inconscient, ce n’est pas simplement d’être non-su. […] Ce que Freud a apporté, c’est ceci, qu’il n’y a pas besoin de savoir qu’on sait pour jouir d’un savoir. » C’est-à-dire que si l’hypothèse psychanalytique est vraie, si le symptôme se cristallise à une étape précoce de l’enfance, à ce moment décisif, il faut interpréter en conséquence ce que Freud a appelé Bewust : les rêves et les actes manqués qui ne prennent leur valeur que dans ce qu’en dit le sujet. C’est bien par le langage que le symptôme se forme et qu’il se dit. Lacan fait alors le lien entre langage et désir de l’Autre, façon dont le sujet a été désiré.

Le pressentiment que j’avais dans ma clinique auprès des personnes âgées en EHPAD, et notamment celles atteintes par une maladie neuro-dégénérative, trouve alors une assise théorique et un éclairage d’une richesse infinie, ici trop succinctement résumé. J’ai trouvé dans l’étude de ce texte, une affirmation d’une clarté désarmante  : le symptômes a un sens caché et un au-delà du sens. Il prend racine dans la vie enfantine, au cœur du symbolique et de lalangue : il a non seulement un sens mais il est également source de jouissance.

Mais c’est dans l’après-coup que le travail de ce cartel a produit ses effets comme les ricochets s’élargissent de plus en plus après le premier rebond.

Le premier ricochet a été le thème du prochain Congrès européen de psychanalyse, PIPOL 9 L’inconscient et le cerveau, rien en commun. En lisant ce titre, j’ai été frappée par le positionnement du discours lacanien par rapport à ce qui peut être vécu en institution. Il est donc possible de s’écarter du discours médical, neurologique, normatif et évaluatif et de parler autrement du sujet et de ses symptômes.

Le second ricochet est la lecture du n°105 de la revue Quarto[2]. qui résonne avec ma lecture des premiers articles en lien avec Malaise dans la civilisation de Freud (1929)[3], c’est mon propre « malaise dans l’institution » qui est en question.

Enfin, le troisième ricochet est celui dessiné lors de la lecture du dernier numéro de Cartello et du texte de Claudine Valette-Damase[4] où il y est question d’étonnement dans le cartel et de sa fonction du nouage.

La question du malaise dans l’institution et celle de la maladie d’Alzheimer comme symptôme a pris un nouveau tour avec la clinique borroméenne comme nouage des trois registres: Réel / Symbolique / Imaginaire. La clinique du sujet âgé atteint d’une maladie neuro-dégénérative fait sauter les clivages entre névrose et psychose. Certaines réactions face aux pertes de mémoire s’apparentent aux symptômes psychotiques. Le déni en début et parfois au milieu de la maladie me questionne beaucoup, d’autant qu’il peut s’accompagner d’un refus de reconnaître l’autre comme un semblable.

Mme J., nouvelle arrivante dans la résidence, refuse de se joindre aux activités de groupe : « Ici, tout le monde est vieux. Moi, je ne suis pas vieille et il n’y a que des fous ».

Le sujet confronté à « l’inquiétante étrangeté », à la rencontre de l’altérité poussée dans ses retranchements, aux confins de l’angoisse de mort, a une certaine propension à l’invention, à la création, cherchant sans cesse à border la jouissance en-trop. Comment accepter l’entrée en institution, surtout quand elle est la conséquence de symptômes insupportables ? Comment trouver sa place, à être un fou parmi les fous ? Vivre en institution signifie faire partie d’un collectif tout en veillant à conserver sa singularité. Entrer en institution est un temps décisif pouvant favoriser une recrudescence symptomatique ou une réorganisation psychique, parfois dans une rigidité névrotique, parfois dans un effondrement psychotique. Dans tous les cas, c’est quand la jouissance en lien avec ce symptôme est trop dévastatrice qu’il faut permettre au sujet de trouver sa solution dans un assouplissement du nouage ou dans un renouage.

[1]              Lacan J., « Conférence à Genève sur le symptôme », La Cause du Désir, n°95, 2017.

[2]              Quarto, n°105, septembre 2013.

[3]                            Freud S., Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 1989.

[4]                            Valette-Damase C.,  « Une invitation à s’étonner », Cartello, n°24.

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