Par Juliana Ito

 

Nous nous trouvions à l’Université au moment de la rentrée qui coïncidait également, pour la plupart d’entre nous, avec l’arrivée en France. De la première réunion du master, une phrase résonne pour moi « Il faut faire un cartel » et je m’accroche à celle-ci. Plusieurs questions se posent. Comment ? De quoi s’agit-il ? Dans quelle langue ? Sera-t-elle, la langue, un obstacle ? L’étranger se répète dans mon discours, être étranger, parler une langue étrangère. De quelle étrangeté s’agissait-il ?

Au début, les premières rencontres se déroulent à l’Université, dans un autre registre, nous utilisions même le tableau comme dans un cours. Au fur et à mesure de ces rencontres, un fil conducteur s’impose comme thème commun de travail : le désir d´étudier le graphe du désir. On s’est mis d’accord pour commencer à partir d’un texte et nous nous sommes penchés dessus. Je sens un changement, il ne s’agit plus de se servir de la demande de l’Autre, incarné par l’Université, pour faire valoir notre désir de savoir. Ainsi, nous pouvons faire une demande pour un plus-un.

L’entrée du plus-un marque une rupture définitive avec cette demande universitaire et le discours du maître. En nous poussant à dire sur notre désir, je sens que ce collage imaginaire « un groupe d’étudiants sud-américains » peut se défaire. Un effet de séparation important se produit et nous met au travail, face à la singularité de chaque cartellisant.

Comme Lacan l’a préconisé dans l’acte de fondation, la transmission d’un savoir troué se fait à partir de l’expérience du cartel. Au-delà des définitions et du didactisme que l’on peut retrouver à l’Université, dans ce dispositif-ci il ne s’agissait pas d’un apprentissage. Dans ma perspective, je sentais qu’à chaque rencontre il y avait quelque chose qui se renouvelait, un nouveau regard sur le texte, sur une phrase, un détail. Le cartel, c’était pour moi une invitation à une ouverture, à une non-réponse, à une non-compréhension, en secouant mon rapport à mon désir de savoir.

Cette expérience me montre une autre position face au savoir, qui n’est ni celle d’un spectateur ni celle d’un maître, une position singulière et inaugurale dans mon parcours, marqué principalement jusqu’à ce moment-là par le signifiant « étudiante », autant au Brésil qu’en France. Une position d’étudiante qui était interprétée, par moi, comme une position de silence et de non-autorisation. Ce que je rencontre dans le cartel, c’est justement la parole, une autorisation à dire et à désirer.

Le travail avance, ainsi que la lecture du texte. Interrogations et allées-venues sur le texte se font à partir d’une logique singulière à chacun. Pour moi, au fil de ces rencontres, ce signifiant « l’étrangeté » s’est resignifié, un autre tricotage pouvait être fait, justement en passant par le thème du cartel.

Le sujet de l’inconscient, étant divisé par le langage, reste toujours étranger à lui-même, vu que c’est « comme désir de l’Autre que le désir de l’homme trouve forme  ». Un désir donc étrange et énigmatique qui plonge pour toujours le sujet dans un non-savoir structurel. Au moment de l’invention de l’inconscient, Freud déloge l’homme de sa maîtrise, en tant que « le moi n’est plus le maître dans sa propre maison », l’étranger habite toujours chez nous, les êtres parlants, divisés par le langage. Au-delà d’une identification imaginaire, je me rends compte qu’il s’agissait toujours de cette étrangeté qui nous avait interrogés et nous avait noués.

Bref, il est temps de conclure, tout d’abord, il me manquait la langue, l’expérience, la fluence …, toujours le manque, le sujet manque-à-être, notre choix de thème. Je poursuis, toujours manquante et encore plus désirante.

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