Par Cécile Wojnarowski

Amour ou désir de savoir

1964 est une date qui compte dans l’histoire de la psychanalyse, puisque Lacan fonde son École et inscrit le travail et le cartel comme les deux piliers de celle-ci. Cela signifie que l’École est formée de petits groupes, dont Lacan est le plus-un. Pour cela, il précise : « Je n’ai pas besoin d’une liste nombreuse, mais de travailleurs décidés ».

Décidés, nous le savons, désigne ce qu’il en est du désir. Il ne s’agit donc pas tant de l’amour du savoir que de désir de savoir. Ou désir d’aller contre l’ignorance, au sens du refoulement. C’est cela qui est à transmettre et qui est dans la phrase : « L’enseignement de la psychanalyse ne peut se transmettre d’un sujet à l’autre que par les voies d’un transfert de travail ».

Il s’agit donc de la transmission d’un désir de savoir avec le travail qui s’ensuit. La question est alors : comment est-ce possible ?

L’horreur de savoir est le nom du refoulement. C’est ce qui est censé chuter au terme d’une analyse et spécialement dans la passe. La cause de son horreur de savoir ou la cause de son refoulement se dévoile ou se cerne. S’il n’y a pas de désir de savoir en analyse, il y a un amour du savoir, qui nourrit le transfert et voile l’horreur de savoir. La fin de l’analyse, c’est le passage, quant au savoir, de l’amour au désir.

J.-A. Miller reprend cela dans son cours : « C’est quand on a affaire au savoir insu de l’inconscient que l’on répond par l’amour, qu’on répond par le transfert, par l’amour de transfert – le transfert comme amour et le travail qui va avec. »

Dans la pratique de la psychanalyse, le savoir qui est au premier plan, c’est le savoir qui est caché, insu, supposé et qui induit l’amour. On ne demande pas au sujet de s’y reconnaître forcément, mais de constater que ça se répète. C’est par la répétition de signifiants qu’un savoir caché est supposé.

Par contre, « dans l’enseignement de la psychanalyse, le savoir doit servir d’induction au travail »[1] et le désir de savoir comme travail ne vient pas tout seul. « Le désir de savoir, comme tout désir, c’est le désir de l’Autre, et c’est pourquoi il faut un transfert de travail. »

Cela explique la multiplication des enseignements.

La question du non savoir

La question du savoir est récurrente dans l’enseignement de Lacan et sur ce que le psychanalyste a à savoir. C’est que la position socratique qui consiste à s’établir sur le savoir qu’on ne sait rien (Socrate y faisant une exception, celle d’Eros) a pu tenter Lacan. Et il faut dire que les psychanalystes de l’époque pouvaient se draper dans cette position de refus du savoir. Ainsi, dans « Variantes de la cure type », Lacan écrit : « Ce que le psychanalyste doit savoir : ignorer ce qu’il sait », traduisant ainsi le conseil freudien de prendre chaque cas de sa pratique comme si c’était la première fois, sans savoir préalable.

J.-A. Miller précise : « C’est la question du non-savoir d’abord à penser comme opératoire, c’est-à-dire en termes de méthode. Quand Freud lui-même indique qu’il y a lieu pour l’analyste de prendre chaque cas comme nouveau, il invite au fond à une fiction ou à une forgerie de non-savoir, à un non-savoir proprement méthodique qui est fait pour servir et opérer dans l’expérience elle-même. »

Concernant le non-savoir, J.-A. Miller propose de traiter chacun des termes séparément : d’un côté le non, la négation et de l’autre le savoir. Il reprend alors la table du non proposée par Lacan, et qui comprend trois oppositions binaires. Je vous propose de me suivre dans ce détour.

« Nous avons : premièrement, l’opposition du vide et du rien.

Deuxièmement, nous avons le trait, « repère pour la mesure », et « l’élément neutre du groupe logique ».

Troisièmement, nous avons « la nullité de l’incompétence » et le « non marqué de la naïveté ». »

Commençons par le dernier. La nullité est toujours en rapport avec la compétence attendue d’un sujet. Là où il a à savoir, il ne sait pas. Cela vise un savoir-y-faire qu’on attend d’une formation, qui doit produire une compétence (psychanalytique à l’occasion). C’est ce que vise la phrase de Lacan sur ce que le psychanalyste a à savoir.

La naïveté comporte une positivité qui n’est pas dans l’incompétence. C’est l’attitude de celui qui ne préjuge pas. C’est « la condition même de l’attitude phénoménologique, qui consiste précisément à ne pas préjuger, par un savoir acquis par avance, de la façon dont les phénomènes se présentent et se développent, mais qui consiste au contraire à les recevoir, à les accueillir tels qu’ils se présentent et comme pour la première fois.

[…] La naïveté, c’est une méthode. En tout cas, il y a une naïveté qui est de méthode, et qui est donc un non-savoir opératoire : ne pas plaquer sur les phénomènes des significations déjà constituées, mais recevoir ces phénomènes eux-mêmes.

[…] Le naïf est bien, comme le dit Lacan, le non marqué, c’est-à-dire celui qui fait l’effort de ne pas être marqué par avance par les effets du domaine à considérer. La naïveté est une ouverture, une ouverture qui se prête pour les inscriptions postérieures. En cela, le conseil freudien à l’analyste, celui de prendre chaque patient comme si c’était le premier, peut être mis sous la rubrique de la naïveté méthodique. […]La naïveté méthodique fait partie de la position de l’analyste. »

C’est là que se situe la passion de l’ignorance, requise de l’analyste, qui n’est pas la passion de l’incompétence. Car il ne s’agit pas là de ce que « le psychanalyste a à savoir ».

  • Le trait comme repère pour la mesure, c’est le zéro du thermomètre, qui sert au plus et au moins. Dans l’analyse, cela peut concerner le mieux ou le moins bien que le patient peut éprouver. Et l’élément neutre, c’est le 0 dans l’addition (ou le un dans la multiplication) qui ne change pas l’élément de départ à la fin de l’opération. Cela peut concerner la neutralité éthique de l’analyste, qui met en valeur le signifiant sans le modifier.
  • Le vide et le rien : « Quand on parle du rien en tant qu’il est déterminé à sa place, quand on dit il n’y a rien ici, ça désigne le rien à sa place, dont Lacan a donné l’exemple avec le volume qui manque sur les rayonnages de la bibliothèque – ce qui veut dire qu’il reste encore la place. On peut, si l’on veut, faire du vide le nom de cette place elle-même, encore qu’il y ait une autre façon de le saisir, à savoir que le vide n’a pas de limites. C’est sans doute une autre façon de situer le vide et le rien. Le rien est essentiellement lié aux limites de la place, place où on constate ce rien, où on le formule, alors que le vide est une dimension sans limites.

Peut-être saisissons-nous, là, que quand Lacan, dans ce passage que je vous ai quasiment cité, évoque le cadre du savoir, il y a lieu de reconnaître l’articulation de la place et du rien, c’est-à-dire le rien comme fonction d’un cadre. De la même façon que nous avons cette équivoque sur le vide, nous en avons une sur le non-savoir, selon que l’on considère ce non-savoir comme de l’ordre du vide, abyssal et sans limites, où selon qu’on considère le non-savoir comme le cadre du savoir. »

Avec cette table du non, Lacan nous a peut-être indiqué six façons d’aborder le non-savoir, que J.-A. Miller organise à des fins propédeutiques. Cependant, le savoir qui est en tension dans les textes fondateurs se situe essentiellement entre les deux champs que sont l’incompétence et la naïveté.

De l’inconscient vérité à l’inconscient savoir

La question du non savoir nous conduit aisément à l’inconscient, puisque c’est la forme même du non-savoir.

Avant les années 60, nous avons un éloge du non-savoir, puis celui-ci sera défini comme savoir. Lacan procède donc à un « déplacement de définition de l’inconscient, qui va de l’inconscient défini comme vérité du sujet à l’inconscient défini comme savoir. » Et pour cela, il va plutôt s’appuyer sur la logique mathématique. Dans la proposition sur le psychanalyste de l’École de 1967, Lacan aura cette formule que je citais au départ, à savoir que « le non su s’ordonne comme le cadre du savoir », qui est rapporté à la logique mathématique. J.-A. Miller dit : « La Proposition de la passe chez Lacan, elle est sous le régime de la bonne façon de faire avec la vérité, à savoir la façon logique, c’est-à-dire d’effacer la passion de cette vérité pour n’en garder que sa valeur de lettre, de lettre parmi les autres. Autrement dit, et contrairement à ce qu’on peut croire quand on y regarde un peu trop vite, la Proposition de la passe est bien fondée sur une domination du savoir sur la vérité. »

Ce texte est extrait d’une conférence initialement prononcée à Poitiers le 9 mars 2019.

[1]          Les références sont issues de Miller J.-A., « Le banquet des analystes », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, inédit.

 

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