Par Dominique Rudaz

 

De ce qui est, de ce qu’il y a

 

La question de l’ontologie, de ce qui est, et de l’existence, de ce qu’il y a, est centrale dans notre expérience analytique, puisque la position que nous prenons par rapport à notre pratique varie singulièrement selon qu’on l’ordonne à ce qui est ou à ce qu’il y a[1]. Si, comme Miller nous explique, « le secret de l’ontologie »[2] est que l’être n’est que du semblant, si l’être ne tient qu’au discours, à ce qui est dit (l’être de langage), alors qu’est-ce qu’il y a, qu’est ce qui existe en deçà ?

Ce qu’il y a, ce qui existe, ce qui est du réel et non pas du semblant est noué au signifiant. C’est ce qui du signifiant s’imprime, s’inscrit, se marque sur le corps et qui « commémore une irruption de jouissance inoubliable »[3] : ce qu’il y a, c’est la rencontre matérielle d’Un signifiant et du corps ; le choc contingent et singulier, à prendre au cas par cas, du langage sur le corps[4]. Cependant, soyons attentifs au fait que ce signifiant n’est pas celui qui note la parole, le signifiant rhétorique, le signifiant qui renvoie à un autre signifiant et qui nous fait entrer dans la machinerie signifiante, avec ses effets de signifié. Ici c’est le signifiant en tant que Un, l’Un tout seul : c’est l’ « essaim »[5], le S1 sans le S2 qui répondrait et qui ferait sens, voire fonction, copule : justement, ça ne copule pas ! Nous sommes dans ce qui résonne et qui s’itère en boucle comme la pulsion, qui est « l’écho dans le corps du fait qu’il y a un dire »[6]. La rencontre contingente du signifiant Un et du corps, c’est « (…) l’événement originaire et en même temps permanent, c’est-à-dire qu’il se réitère sans cesse, (…) [c’est] la réitération inextinguible du même Un »[7].

Le Parménide et l’itération de l’Un

 

Je vois dans ce dialogue[8], non pas sans un certain forçage, le déroulement d’une analyse.

Dans la première partie on assiste à une sicut palea de la théorie des idées. Déstabilisation subjective : ce qu’on croyait être le monde, ou plutôt notre vision du monde (des idées) vacille. Le mythe, que ça soit le mythe de la caverne[9] ou le mythe individuel du névrosé[10], ne fonctionne plus. On pourrait dire qu’il y a rupture de la fonction, rupture de la chaîne signifiante.

Donc puisque ça ne fonctionne plus, dans le deuxième temps, le Parménide-analysant se met au travail en développant neuf hypothèses concernant l’être et le non-être de l’Un. Bien évidemment, ça sera tout sauf un dialogue : « C’est ça, le dialogue, quand c’est l’Un qui parle »[11].

La méthode utilisée dans cette deuxième partie du Parménide est celle de la dialectique : « (…) faute de cette exploration en tous sens, faute de cette divagation, il est impossible de rencontrer le vrai et d’en avoir la possession intellectuelle »[12]. Cependant, le texte précise bien que nous sommes dans un « entraînement », dans une gymnastique dialectique[13], et que « (…) de la dissertation nous allons jouer au jeu »[14]. Donc, en deçà de cette course vers le mirage de la vérité menteuse, il y a de la satisfaction, il y a ce qui se jouit. Faire de la gym ne va pas sans avoir un corps.

L’itération de l’Un, on peut le retrouver dans cette deuxième partie du Parménide. Il est vrai que la formulation ainsi que les conséquences des hypothèses varient à chaque tour ; de ce point de vue, ce n’est donc pas une itération. Cependant, ce qui varie, c’est le sens qu’on donne chaque fois qu’on reprend ce Un. Et en effet, dans une analyse aussi, le sens varie, surtout pour ce qui touche à l’être du sujet : c’est une « varité »[15]. Mais ce qui reste fixe, ce qui revient toujours à la même place dans ces hypothèses, c’est bien le signifiant Un, et on peut en effet dire que là il y a fixité, itération, et c’est de cette itération même qu’on part après « dans tous les sens ». Ceci est surtout patent dans le passage de la première à la deuxième hypothèse, où on dirait qu’on répète deux fois la même chose, en jouant sur l’équivocité du signifiant « être » : « Veux-tu alors que, faisant retour à l’hypothèse, dès le début nous la reprenions, pour voir si, la reprenant, des conséquences différentes nous apparaîtront ? »[16].

La conclusion du Parménide reste aporétique, en se limitant à faire le sommaire des conséquences des neuf hypothèses[17]. Cette conclusion est étrangère au champ de la compréhension, voire du sens, ce qui ne veut cependant pas dire que c’est du non-sens. Elle touche à un constat, qu’on peut en effet lire, mais qui n’est pas là pour être entendu, au sens de compris. « Le Parménide, c’est l’Un qui se dit. Il se dit en visant à l’être vrai, d’où l’affolement qui en résulte. (…) [Il faut] s’apercevoir que l’Un, quand il est véridique, quand il dit ce qu’il a à dire, on voit où ça va : en tous les cas à la totale récusation d’aucun rapport à l’Être. Quand l’Un s’articule, il en ressort très exactement ceci : il n’y en a pas deux. Je vous l’ai dit, c’est un dire »[18].

On touche donc à un désêtre, à un manque à être de cet Un, à ce qui ne fait pas fonction (d’être) et à ce qu’il n’y a pas : il n’y a pas de deux. Mais en même temps, ce il n’y a pas est corrélatif d’un il y a, « Y-a-d’l’Un », qui marque le corps et qu’il faut extraire[19] : c’est l’extraction du signifiant Un, qui est une fixité qui s’itère, une addiction qui ne fait pas addition[20]. Et on continue de séance en séance, ou d’hypothèse en hypothèse, parce que « ça pousse », « ça urge »[21], plutôt qu’à cause du transfert.

 « La psychanalyse, qu’est-ce ? C’est le repérage de ce qui se comprend d’obscurci, de ce qui s’obscurcit en compréhension, du fait d’un signifiant qui a marqué un point du corps »[22].

Extrait du texte prononcé à la journée organisée par l’ASREEP-NLS « Comment S’Enseigne-t-on de la Psychanalyse ?», le 9 mars 2019 à Genève. Ce texte est le produit du cartel « Miller J.-A., – L’Un tout seul (Séminaire 2011) » avec Jacqueline Nanchen, Olivier Clerc et René Raggenbass (plus-un), qui s’est déroulé à Aigle en 2018.

[1] Miller J.-A., L’Un tout seul (2011) (inédit), leçon du 9 mars 2011.

[2] Ibid.

[3] Ibid., leçon du 23 mars 2011.

[4] Miller J.-A., Lire un symptôme, Mental n° 26, Paris, juin 2011, p. 58.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XX (1972-1973), Encore, Seuil, Paris, 1975, p. 130.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII (1975-1976), Le sinthome, Seuil, Paris, 2005, 18 novembre 1975, p. 17.

[7]  Miller J.-A., Lire un symptôme, op. cit., p. 58.

[8] Platon, Parménide, Œuvres complètes vol. 2, Gallimard, coll. de la Pléiade, Paris 1950, p. 193-255.

[9] Platon, La république, livre VII, Œuvres complètes vol. 1, Gallimard, coll. de la Pléiade, Paris 1950, p. 1101-1111sq.

[10] Lacan J., « Le mythe individuel du névrosé, ou poésie et vérité dans la névrose » (1979 [1953]), Seuil – coll. du Champ freudien, Paris 2007.

Freud S., “Le roman familial des névrosés” (1909 [fin 1908]), Névrose, psychose et perversion, PUF, Paris 1973, p. 157-160.

[11] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX (1971-1972), … ou pire, Seuil, Paris 2011, 130.

[12] Platon, Parménide, op. cit., p. 207 (136e).

[13] Ibid., p. 205-207 (135c-136c).

[14] Ibid., p. 208 (137b).

[15] Lacan J.,  “La varité du symptôme”, in Le Séminaire, livre XXIV, L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre (1976-1977), séance du 19 avril 1977, in Ornicar? n° 17/18, éd. Lyse, Paris 1979, p. 11-16, 13.2-3 et 14.4.

[16] Platon, Parménide, op. cit., p. 216 (142b).

[17] Ibid., p. 255 (166c).

[18] Lacan, … ou pire, op. cit., 185.

[19]  Brousse M.-H., Construction et extraction, Séminaire de construction de cas organisé par l’ASREEP-NLS, Genève, 9 février 2019.

[20] Miller J.-A., Lire un symptôme, op. cit., p. 58.

[21]  Seynhaeve B., Urgence !, Argument pour le Congrès 2019 de la NLS.

[22] Lacan J., … ou pire, op. cit., p. 151.

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