Par Gaëlle Chamboncel

Lire Lacan en cartel, n’est pas sans produire une énigme qui se conjugue avec désir de travail. L’instant qui précède celui de la lecture s’accompagne d’un sentiment d’inquiétante étrangeté, ce que Freud a nommé : « Das Unheimliche »[i] qui correspond à « cette variété particulière de l’effrayant qui remonte au depuis longtemps connu, depuis longtemps familier »[ii]. Plutôt que l’inconnu, le familier a la particularité de devenir étrangement inquiétant. Ainsi, la reconnaissance de quelque chose d’éminemment intime produirait l’Unheimliche, soit l’émergence d’une d’angoisse.

Mais alors, comment lire Lacan, par quelle voie s’y engager ?

            Le choix de l’illustration de la première de couverture m’apparaît comme une issue. Pourtant, ce sentiment d’Unheimliche est renouvelé par le choix de l’illustration où l’énigme fait retour. J.A. Miller, pour nous conduire au « Désir et son interprétation » choisit un tableau de Le Bronzino. Selon lui, il est l’illustration même du désir. L’Allégorie avec Vénus et Cupidon est une ouverture, permettant de se pencher sur l’oeuvre et simultanément d’entrée dans l’enseignement de Lacan.

            Le Bronzino [iii] est le fils adoptif, élève et amant de Pontormo, initiateur du maniérisme. C’est une tendance de l’art italien, qui se caractérise par le raffinement intellectuel et technique, et la mise en évidence de trois composantes que sont l’instabilité, le doute et l’artifice. L’oeuvre commandité par Cosme l’ancien[iv] fut offerte à Francois 1er. D’emblée, l’oeil est frappé par la multitude de contenus énigmatiques, par le sujet du tableau emprunt d’érotisme et de jouissance. Le tableau n’a pas été conçu pour être montré au public, au contraire, il devait être dévoilé pour être regardé dans l’intimité, afin de provoquer le désir des sujets de la cour. L’oeuvre est complexe. L’image sans perspective, fermée, et la présence d’étranges personnages sèment le trouble. Les contenus équivoques via l’usage excessif de symboles et de leurs possibles significations font questions. L’oeuvre finit par produire aussi bien l’Unheimlich, qu’elle suscite le désir.

            J.A. Miller fait le choix de l’oeuvre de Le Bronzoni pour illustrer le désir, pourtant l’oeuvre semble mieux représenter la jouissance et ses embrouilles. Où désire-t-il nous conduire ? L’Allégorie de l’amour[v] offre quelques éléments de réponse.

            L’image est une scène de théâtre ou de rêve. Deux personnages principaux se dressent : Vénus et Cupidon. Une mère et son fils s’enlacent entourés d’étranges personnages[vi] : véritable monstration d’une scène ob-scène, placée devant nos yeux. Selon Moninot[vii] et Costamagna[viii], il s’agit d’une image ayant pour thème le désir et l’amour. Pourtant, sur cette scène se joue l’inceste, où la luxure et le vice se conjuguent. L’image nébuleuse fonctionne à la manière d’un rêve. Un énoncé total[ix] s’y opère. La condensation des différentes scènes en un lieu unique — le tableau — produit une impression d’errements, où se confondent plaisir, souffrance, et danger imminent. Dans l’image, comme dans le rêve, de nombreux détails s’offrent à l’interprétation.

            Pour appréhender l’image, le spectateur doit inclure son corps. Un corps à corps entre le spectateur et les corps de l’oeuvre est nécessaire pour cerner les détails. Pour y jeter un oeil, le spectateur doit faire partie de la scène — celle du désir des corps de Vénus et Cupidon[x]. Le détail du diadème de Vénus illustre ce propos : pour atteindre le diadème, notre regard doit en passer par le baiser de Vénus et Cupidon. Le détail dévoile alors clairement qu’il s’agit bien d’une scène érotique. Cette particularité de l’oeuvre, obligeant le spectateur à y regarder de plus près, modifie la place de ce dernier qui devient témoin d’une scène d’amour entre une mère et son fils. La malice du peintre est de rendre complice le spectateur, tout en l’invitant au désir. Mais lorsqu’il se rapproche de l’objet cause de désir, la jouissance se fait jour. Par ce déplacement, Le Bronzino, provoque volontairement énigme et malaise, ou plutôt désir, puis jouissance. Le spectateur, via l’objet regard, s’inclut inconsciemment dans l’ob-scène. La scène convoque une Autre scène, celle de l’inconscient du regardeur. La lecture du tableau, véritable rhétorique en oxymore, illustre le dévoilement de l’interprétation. Le sens caché des allégories produit inévitablement une interprétation. En ce sens, Panovsky[xi] décryptera certains objets énigmatiques. Prenons l’exemple de la représentation du vieil homme et du masque sidéré, l’un désigne l’allégorie du temps et l’autre, l’oubli ; tandis que le drapé voile la scène incestueuse. Le temps provoquerait l’oubli, le refoulement. Tour à tour, les personnages convoquent l’inceste, la convoitise, la tromperie, et bien d’autres encore. Ce passionnant décryptage revoie au premier enseignement de Lacan : à la prégnance du registre imaginaire[xii].

Au delà de ce déchiffrement, l’interprétation du tableau, comme celle d’un rêve apparaît sans fin : chaque signifiant renvoyant à un autre signifiant. Ainsi, l’oeuvre et le séminaire, traitent tout deux du désir du sujet, l’une le montre, l’autre l’énonce. Le triomphe de Vénus paraît illustrer le graphe du désir, chaque chaîne signifiante énoncée pouvant se lire sur la ligne de l’énonciation. Comme le rêve du patient d’E. Sharpe, la peinture s’apparente à une enquête qu’a à effectuer le spectateur. Il se situe entre l’énigme du désir et l’opacité de la jouissance[xiii]. L’oeuvre dépeint le désir mais pas sans y conjoindre le fantasme ainsi que la jouissance qui en découle. Car le sujet a affaire à l’énigme du désir de l’Autre, qui a pour conséquence l’Hilflosigkeit, dont son seul recours est le fantasme comme défense. [xiv] La composition et les détails énigmatiques que renferme l’oeuvre, renvoient au désir et au fantasme du sujet. En cela, le Bronzino est un génie.

            Parcourir, L’allégorie de l’amour est une véritable ouverture à la lecture de Lacan. L’oeuvre prend valeur d’introduction et d’illustration du séminaire. En définitive, l’image est ce qui me permet de me soutenir face au réel, elle imaginarise le réel. L’intermédiaire de l’image m’a autorisé à aller au-delà de l’Unheimlich. Ainsi, l’oeuvre productrice d’énigmes, convoque le désir.  En passer par l’image, donne accès aux signifiants, au savoir. Autrement dit, l’oeuvre d’art est une porte d’entrée vers le savoir. Ou plutôt ce qui sans doute permet de voiler le trou du savoir.

Parcourir L’allégorie de l’amour est une véritable ouverture à la lecture de Lacan : l’image est ce qui permet de se soutenir face au réel, elle autorise à aller au-delà de l’Unheimlich.

[i]                 S. Freud, L’inquiétante étrangeté et autres essais, Ed. Gallimard, Paris, 1985.

[ii]                Ibid. P 214-215.

[iii]               Angelo di Cosimo dit aussi Le Bronzino.

[iv]              Duc de Florence puis grand duc de Toscane, il est le plus grand mécène de l’époque.

[v]               L’oeuvre de Le Bronzino, se présente tour à tour sous différents titres. Le séminaire porte le titre de l’Allégorie avec vénus et Cupidon, ailleurs ce sera l’Allégorie de l’amour, ou encore le triomphe de Vénus.

[vi]              Au premier plan, une femme nue, déployée en torsion apparait prête à s’allonger. Des masques sont jetés à ses pieds. D’une main, elle tient une pomme d’or ; de l’autre, elle dérobe une flèche dans le carquois de Cupidon, son fils. De surcroît, elle échange un baiser avec celui-ci qui en retour lui pince le sein, tout en se cambrant étrangement. Un enfant lance des pétales. Derrière lui, une Chimère se distingue : un visage de jeune fille, au corps de lion, à queue de serpent et au dard de scorpion, ses mains apparaissent inversées. Dans la partie supérieure, un vieillard au sablier, est ailé avec un drapé qui referme la scène. A sa gauche, un masque sidéré, tient l’autre extrémité du drapé. Plus bas, une furie hurle en se tenant la tête.

[vii]             Bernard Moninot est plasticien, professeur à l’Ecole Nationale supérieure des Beaux arts de Paris.

[viii]            Philippe Costamagna, Directeur du palais Fesch-Musée des beaux arts d’Ajaccio, conservateur des musées de la ville d’Ajaccio. Auteur d’une thèse en histoire de l’art consacré à Pontormo, soutenue à l’université de Paris IV-Sorbonne en 1994.

[ix]              J.Lacan, Le séminaire VI, Le désir et son interprétation, Ed. La Marinière, Paris, p.167

[x]               Emission France Culture, Les regardeurs, par Jean lois et Sarah Adam-Couralet, « Bronzoni pour l’Allégorie du triomphe de Vénus », Emission du 15/11/2015.

[xi]              E. Panovsky, Essai d’iconologie, les thèmes humanistes de l’art de la renaissance. 1939. Ed. Gallimard.

[xii]             J. Lacan, les écrits, Les effets psychiques du monde imaginaire, Seuil, p.178

[xiii]            M. Levy, La psychanalyse en quête d’elle-même, collège clinique de Montpellier, 2018.

[xiv]           J.A.Miller, Une introduction à la lecture du séminaire VI, Le désir et son interprétation, Cairn.

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