Par Pauline GOUGEON

 

« Je suis Babouillec très déclarée sans paroles. Seule enfermée dans l’alcôve systémique, nourricière souterraine de la lassitude du silence, j’ai cassé les limites muettes et mon cerveau a décodé votre parole symbolique, l’écriture »[i]

            Hélène Nicolas, jeune femme autiste sans parole, sort d’un silence long de 20 ans, grâce à un système d’abécédaire inventé par sa mère, Véronique Truffert. Apposées une à une, les petites lettres cartonnées laissent surgir une écriture complexe et poétique. Elle écrit : « L’amour profond de mon autiste de mère torpilla le mur comme un lever de rideau. […] Avec la boîte à gros bobos, j’ai démarré l’ouverture de mon corps. »[ii]

Dans ce dispositif ritualisé où mère et fille sont dans un quasi corps-à-corps, Véronique se fait support de l’énonciation du dire[iii] de sa fille, se faisant scribe et traductrice.

Sous son nom de plume Babouillec, elle publie Algorithme Éponyme et autres textes, et fait « le pari d’écrire le silence »[iv], de livrer son témoignage de ce qu’est pour elle, l’autisme, ce « désert édulcoré [qu’elle] sillonne chaque jour pour trouver la sortie. »[v]

            Par son écriture, traversée par l’énigme du « Khiêton ? », elle tente de « défricher [sa] perception du monde identitaire ou le comment exister »[vi]. Elle poursuit : « Je suis arrivée dans ce jeu de quilles comme un boulet de canon, tête la première, pas de corps aligné, des neurones survoltés, une euphorie sensorielle sans limites. Les oreilles stand-by à la jacasserie humaine, les mains et pieds sans dessus-dessous, les yeux dans les yeux de moi-même. »[vii]

S’écrit (s’écrie?) ici ce qu’il en est de la jouissance et du corps auxquels elle a possiblement affaire. En effet, incarner son corps comme unité séparée du monde ne va pas de soi. J. Lacan nous enseigne que c’est par l’opération du regard et de la parole qu’il s’organise pour le sujet qui consent à la castration opérée par le langage et à considérer cette image dans le miroir comme la sienne. Dès lors, la jouissance se localise aux zones érogènes qui bordent les orifices du corps.

            La clinique de l’autisme nous laisse envisager que cette opération n’est pas advenue. Dans un monde sans l’Autre, le corps est sans limites, sans bords, rendant possible son branchement à tout ce qui l’entoure. Babouillec n’est pas représentée, dans le spéculaire, par l’Autre : « Je n’ai pas d’ouverture dans le registre boom rang, je te renvoie ton image, bling bling, on est potes. Photomaton, c’est plus mon truc. Chplaf, tu prends un éclair en pleine tronche et on te renvoie ton image. Grande illusion perdue le groupe des oubliés du partage ne trouve jamais un photokiêthon pour prendre la pose photo raison partagée, car la raison n’a pas d’image et l’image n’a pas la raison de son identité falsifiée par le regard de l’autre. »[viii]

            Baladant son corps bordé d’une bouée, comme pour ne pas perdre pied dans ce « Big Bang émotionnel »[ix], jouissance impossible à traiter, elle traverse l’existence « cachée derrière l’éternel autisme de [sa] mère »[x]. Sa mère, élue comme double permettant de tempérer l’angoisse qui surgit dans sa confrontation au monde[xi]. La pugnacité maternelle, opérant comme « doux forçage »[xii], semble avoir contribué à ce qu’un processus de subjectivation soit possible, à ce qu’un dire puisse s’écrire. Lettre par lettre, elle tente de construire de l’Autre, un lieu localisé du symbolique.

Son témoignage, c’est celui du refus de toute identification signifiante susceptible d’assigner le sujet, du refus des normes sociales qualifiées, non sans une pointe d’ironie, de « limites barbelées pour moutons récalcitrants. »[xiii]

                  L’autisme semble en tout cas constituer une échappatoire, un espace protégé de l’insupportable « trop-plein de tintamarre »[xiv], de ce qu’E. Laurent dans son texte La Bataille de l’autisme désigne comme les « équivoques infernales de la langue »[xv].

Les diverses transformations de sa nomination – LN, Hélène SP (Sans Parole) ou Babouillec – nous laissent deviner une tentative d’échapper à sa propre représentation par le signifiant. Signifiant qui se présente, comme l’indique J-P. Rouillon, comme unique, comme de l’Un et non de l’Autre[xvi]. Ce qui menace le sujet autiste n’est pas, comme pour le psychotique, le retour du symbolique dans le réel mais que le symbolique soit réel. Le mot ne colle pas à la chose, le mot est la chose. Dès lors, il s’agit de ne pas disparaître entièrement dans l’inscription symbolique, d’être tout entier « sacrifié sur l’autel des signifiants sans reste. »[xvii], de disparaître entièrement comme objet de l’Autre.

            Murée dans son « monde du savoir-être ailleurs »[xviii], cette écriture est  son « arme secrète »[xix]; « Je me planque entre les lignes »[xx]. Traitant au goutte à goutte l’« ivresse des mots »[xxi], elle nous dit « Jouer à balancer les lettres une à une pour fabriquer un discours ouvert sur la fenêtre du monde temporel. »[xxii]. Prenant appui sur la lettre comme objet-bord, « […] en équilibre sur [sa] barrière de sécurité »[xxiii], elle tente de mettre en ordre « les mots sans fin »[xxiv] et le « chahut mutique des pensées qui s’entrechoquent »[xxv], de faire trou dans ce réel sans loi.

            Son refus s’exprime enfin et radicalement par celui de la jouissance vocale. Si Hélène émets quelques cris, elle use remarquablement du langage sans toutefois consentir à parler. E. Laurent souligne que l’acte de parole relève d’un « événement de corps »[xxvi], mais un corps non troué ne peut permettre « l’extraction de l’objet voix »[xxvii]. Ainsi, « La marque de jouissance n’est pas extraite de la parole, au point que le sujet vit l’émission de la parole (sa propre parole) comme véritable mutilation. Parler, c’est alors « se vider » ou « vider son cerveau » »[xxviii].

La trouvaille de Babouillec est d’en passer par quelques petits autres faisant fonction de porte-parole[xxix]. En découle un usage poétique du langage comme détaché du signifié, introduisant une respiration, un écart entre le mot et la chose, ouvrant à d’autres champs possibles. Son écriture singulière vient en tout cas nous enseigner sa vision poétique de l’existence et renverser la conception d’un autisme envisagé comme déficience mentale.

Texte issu de la  rencontre inter-cartels Les ruses du corps parlant , le 4 mai 2019 à Lormes (58),

d’après le  cartel Arts et psychanalyse à Nevers (58) : https://www.psychanalyse-bourgogne-franche-comte.com/cartels

[i]                             BABOUILLEC. Algorithme Éponyme et autres textes. Payot & Rivages, Paris, 2016, p.11

[ii]                            Ibid., p. 92-93

[iii]                           WARTELLE, Patricia. Babouillec, autiste sans parole. Malaise, Symptôme, utilité de la psychanalyse. 2013, Quarto n° 105, p.71-72

[iv]                           BABOUILLEC. Op.Cit., p.68

[v]                            Ibid., p. 67

[vi]                           Ibid., p.13

[vii]                          Ibid., p.24

[viii]                         Ibid., p.77

[ix]                           Ibid., p.92

[x]                            Ibid., p.63

[xi]                           MALEVAL, Jean-Claude. S’orienter du fonctionnement de l’autiste. Autisme !, 2014, Quarto n°108, p.11

[xii]                          DI CIACCIA, Antonio. Quelque chose à dire à l’enfant autiste. A propos de la pratique à plusieurs, in De Halleux B.

[xiii]                         BABOUILLEC. Op.Cit., p.63

[xiv]                         Ibid., p.37

[xv]                          LAURENT,  Eric. La bataille de l’autisme – De la clinique à la politique. Navarin/Le champ freudien, Paris, 2012, p.16

[xvi]                         ROUILLON, Jean-Pierre. Petite note sur l’autisme chez Lacan, 2014, disponible sur: http://www.causefreudienne.net/petite-note-sur-lautisme-chez-lacan/

[xvii]                        NOMINE,  Bernard. Quand le corps souffre du langage, 2004, disponible sur : https://www.cairn.info/revue-lettre-de-l-enfance-et-de-l-adolescence-2004-4-page-19.htm#

[xviii]                       BABOUILLEC. Op.cit., p. 124

[xix]                         Ibid., p. 117

[xx]                          Ibid., p. 69

[xxi]                         Ibid., p.13

[xxii]                        Ibid., p.109

[xxiii]                       Ibid., p. 103

[xxiv]                        Ibid., p. 88

[xxv]                         Ibid., p.14

[xxvi]                        LAURENT, Eric. Op.cit., p.14

[xxvii]                       Ibid., p.14

[xxviii]                      Ibid., p.42

[xxix]                        Nous pensons ici à sa mère, Véronique Truffert mais aussi à Arnaud Stéphan, comédien/metteur en scène pour qui Babouillec écrit plusieurs textes destinés au théâtre.

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