Par Giuseppe Falchi

 

Lalangue

Dans les années 50, l’enfant Erri De Luca baigne dans une atmosphère de dialecte napolitain où les rencontres, les histoires familiales, les impressions sensorielles et même les plats de la grand-mère prennent un goût singulier[1].

Lacan a appelé ce premier bain de langage, « lalangue», en un seul mot. Lalangue, est un « bric-à-brac hétéroclite » de lallations, de «bribes signifiantes… accents, à la frontière de l’inarticulable, bain primordial de la langue maternelle ». Le champ de lalangue est vaste et inculte, pourtant il donne à l’inconscient les signifiants qui l’habitent. Ces signifiants serrent la jouissance du corps atteint par ce bain primordial : ils ne concernent pas que le verbe. Non articulées, ces signifiants, ne représentent pas un sujet : ils constituent un corpus de signifiants énigmatiques, équivoques, erratiques, sauvages. Le langage viendra « civiliser » lalangue, à force de code, grammaire et syntaxe, il mettra en articulation les signifiants entre eux selon le temps logique propre à chaque sujet. Lacan dira que « l’inconscient est structuré comme un langage » : le sujet va émerger de la chaîne des signifiants (S1-S2) et l’interprétation révèlera le sens refoulé dans l’inconscient.

La jouissance éprouvée dans le corps pourtant restera opaque à toute interprétation[2]. Les signifiants ne parviendront pas à la symboliser : le corps ne veut rien savoir (S2) de la réitération de sa jouissance. Lacan a montré qu’ « il n’y a pas de rapport sexuel » qui détermine le sexe des hommes ni des femmes, ni leurs rapports ne sont écrits d’avance. Il en résulte des équivoques et des embrouilles.

Élucubration du langage sur lalangue

Toute la vie de LOM, de tout « homme qui a un corps », va tourner autour des questions sur l’indispensable exigence sexuelle des rapports entre les hommes, et l’impossibilité du rapport sexuel.

Enfant, Erri De Luca, tente de dénouer l’embrouille qu’il ressent dans son corps entre la jouissance sensorielle de son enfance napolitaine et la civilisation par la langue italienne. Il consent au langage civilisateur de l’école, comme une «…soumission générale au pouvoir adulte. Pendant la récréation on se défendait avec le dialecte, une échappatoire. On se rinçait la bouche avec le napolitain. »[3] L’enfant apprendra à lire. Son père lui favorise l’accès aux livres de sa bibliothèque et la civilisation de lalangue par le langage, fait son chemin. Puis, Erri de Luca passe à l’écrit d’un singulier journal intime : à l’ancienne, sur un rouleau de papier reste d’imprimerie, il écrit en continu « le vacarme des affects » de l’enfant sauvage napolitain. Et il l’écrit en italien[4].

Avec cette écriture il entame une véritable « élucubration du langage sur lalangue », qui se poursuit dans ses livres. Lors de ses premières publications Erri De Luca ne se dit pas écrivain. Il les présente comme des «écritures » : il y dépose les mirages erratiques qui donnent le « rythme du souffle » à sa vie[5]. Il écrit à partir des expériences de son enfance, de ses engagements politiques, de ses investissements humanitaires, écologiques, de son expérience d’alpiniste chevronné[6], de son travail en usine ou dans les chantiers de construction. Il écrit l’histoire de sa vie où le corps est toujours en premier plan, avec ses énigmes. Ses expériences sensorielles, l’air qui remplit ses poumons, la sensation du vide derrière son dos lorsqu’il escalade la montagne, la fatigue, le plaisir d’un verre de vin… sont toujours traités comme questions. La réponse ? Il la cherche aussi dans une autre langue, la langue de la Bible qu’il étudie profondément et assidument. Dans les personnages bibliques, il retrouve les mêmes sensations corporelles : il souligne poétiquement, le rythme de leur marche, leur souffle, leur fatigue, leur plaisir, leur colères…

Sa bibliographie revêt de teintes variées suivant les récits de ses pérégrinations des exils forcés ou des choix qui l’engagent. Toujours sa vie d’enfance à Naples, ses rapports qui ont formé sa lalangue y sont tressés en filigrane. L’histoire de sa vie s’est tissée autour de semblants d’objets petits a, d’où on peut entrevoir des bouts de réel, là où il n’y a pas de rapport sexuel qui s’écrit d’avance. Comment dire le rapport à l’autre alors que les signifiants n’en rendent pas compte ? Même la langue biblique ancienne ne lui apporte pas les réponses que les religieux ou les mystiques y trouvent. Erri De Luca n’y questionne que le sens littéral. « Moi je reste dehors, hors de la profondeur (des interprétations religieuses)…parce que je ne vais pas plus loin que le premier sens, le sens littéral, car pour moi c’est déjà beau ainsi, bien suffisant à mon bonheur.»[7]

Dès son enfance il note que son corps lui pose des embrouilles : il a une dizaine d’années. Il se sent engoncé, comme un oisillon dans une coquille trop petite. Une « fillette du Nord » s’intéresse à lui. D’autres enfants jaloux l’agressent sauvagement : il sera pendant quelques heures en coma et plusieurs semaines au lit. Remis debout il constate que sa taille a gagné quelques centimètres[8]. La brisure de la coquille de sa peau l’a fait grandir. Cette constatation est restée isolée. Son corps n’avait ressenti que la douleur des coups. L’intérêt de la « fille du Nord », lui est resté sans lien avec la souffrance, comme un signifiant tout seul, qui ne délivre pas son sens s’il n’est pas articulé aux autres signifiants.

Essaim, S1

L’essaim d’écritures, la multitude d’histoires qui foisonnent dans ses livres, comme dans sa vie, lui donnent «…un acompte de mots durs, un noyau d’olive à retourner dans ma bouche. »[9]. Le solde (son signifiant maître) en est l’écriture elle-même, acte qui engage son corps.

Dans ses livres, il développe un style comparable à celui du papillon qui rompt constamment la direction de son vol[10]. Ses phrases sont courtes, teintées d’aphorismes. Elles coordonnent la succession des paragraphes dont le sens paraît disjoint. Les chapitres aussi se succèdent apparemment  dispersés, mais, au bout du livre, on découvre l’ensemble, son « noyau d’olive » qui le satisfait, lui permet de faire-avec, d’utiliser ses errements à des fins littéraires.

À cet « essaim bourdonnant », Erri De Luca agrafe l’orientation de sa vie. Le signifiant maître, son S1, son écriture, s’est cristallisé à partir de ses errements et ses livres : il vivra de sa plume et acquerra la stature d’écrivain reconnu, sans trahir ce qui l’avait soutenu avant.

Le S2, signifiant du savoir sur sa vie, n’a pas fait signifier le premier signifiant car les deux signifiants n’étaient pas articulés par le langage[11]. Leurs manque d’articulation n’a pas permis l’émergence du sujet de l’inconscient. Face à l’impossible signification du rapport sexuel, Erri De Luca a inventé son écriture. Elle devient son signifiant majeur, son S1, son signifiant maître.

Alors, même si le S1 ne fait que « signe » d’un sujet vide, ce sujet n’est pas sans corps ni sans jouissance. L’écriture parvient à contenir, à donner un bord aux émois et à constituer le sinthome,[12] réponse propre à tout parlêtre. Erri De Luca, avec son sinthome d’écrivain, peut se tenir debout, sans avoir besoin de rompre sa coquille, et donner sa réponse singulière à l’absence de rapport sexuel. Il sublime par son art d’écrivain. « Cet exercice, dit EdL, a remplacé une épouse ».

Texte issu de la rencontre inter-cartels “Les ruses du corps parlant”, le 4 mai 2019 à Lormes (58), pour les ACF Bourgogne-Franche Comté/Massif Central. https://www.psychanalyse-bourgogne-franche-comte.com/cartels

 

[1]                                 Erri de Luca, né à Naples en 1950. Prix Femina étranger en 2002 pour Montedidio, est un des écrivains italiens plus lus dans le monde. Il a publié plus de soixante titres de récits, romans, poésies, articles, traductions de certains livres de la Bible et des poésies de l’Yiddish.

[2]                                 Pour ne pas alourdir le texte, je donne ici globalement les références des citations écrites entre guillemets et des expressions propres au champ lacanien : le texte prend appui sur : J. Lacan ; le séminaire XX, Encore ; Seuil 1975 ; p.129 et ss. Et J. Lacan ; Je parle aux murs Seuil 2011 ; p.25. J. Lacan Séminaire XXIII, p. 95 et 125 ss. Joyce le symptôme, Autres écrits Seuil 2001, p.565. Et l’orientation lacanienne de JAM ; dans « De la nature des semblants » et « Silet » ; non publiés. Et JAM : l’inconscient interprète et l’inconscient réel. Dans « Une fantaisie » Mental n° ? Et Pascale Fari, Scilicet, le réel, p. 186. A. Stevens ; Scilicet (les objets a…) ; Ed. ECF 2008 ; p. 361.

[3]                                 Erri De Luca : Le plus et le moins ; p. 11)

[4]                                 Ainsi se termine « Montedidio » 2001, qui a reçu le prix Femina l’année suivante dans la traduction de chez Gallimard.

[5]                                 Erri de Luca ; Essai de réponse, Gallimard 2005 p.27

[6]                                 Erri De Luca ; « Et il dit », « Sur la trace de Nives »

[7]                                 Erri de Luca ; Les poissons ne ferment pas les yeux p.57)

[8]                                 Erri de Luca ; Les poissons ne ferment pas les yeux.

[9]                                 Erri de Luca ; Noyau d’olive p. 43)

[10]                               Erri de Luca ; « Le poids du papillon », Folio bilingue 2015 ; p.118.

[11]                               Confère l’épisode de la rupture de sa peau-coquille

[12]                               J. Lacan séminaire XXIII le Sinthome ; p. 94. Lacan le dit à propos de Joyce. Le sinthome est la réponse  que chaque être parlant donne au trou de la structure : « il n’y a pas de rapport sexuel ». Ici il n’est pas question de diagnostic structural qui fonderait un sujet face à sa névrose ou sa psychose.

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