Par Andrea Castillo

« Une toute seule », c’est la ponctuation de l’analyste qui m’a amenée à travailler sur la féminité en cartel. Parce qu’entre l’analyse et le cartel il peut y avoir des va-et-vient. Nous avons été quatre, tous seuls, pendant six mois. C’était le temps d’attente que la plus Un nous avait annoncé, si notre choix se portait toujours sur elle. Ce fut ainsi. Pendant deux ans nous avons travaillé sur le séminaire de Jacques Alain Miller l’Un tout seul. Nous avons convenu d’un rendez-vous mensuel, et ce que j’en tire me laisse pantoise : je ne comprends pas, je n’en sais rien.

            La bienveillance du plus Un nous a accompagné jusqu’à la dernière séance de cartel : « ne vous découragez pas, continuez, on comprend petit à petit, ça prend du temps, et il faut lire et relire et à chaque fois c’est nouveau ». Son conseil fut simple et réconfortant pour quelqu’un comme moi, qui depuis 15 ans fait des cartels plus ou moins avec la même sensation à la fin : je n’en sais rien.

            Ce je n’en sais rien, auquel je m’accroche, a un corrélat. Si toute fin de cartel se termine par cette négative, très rapidement survient le j’ai envie de savoir un peu plus. C’est comme les sites internet où l’onglet En savoir plus apparaît : je ne peux pas m’en empêcher, je clique dessus.

            Pendant ces deux années, qu’est-ce qui me reste comme enseignement? Je choisirai une seule chose à partager avec vous, qui a à voir avec les femmes, bien sûr, plus précisément avec la jouissance féminine. Cela a toujours été très obscur pour moi jusqu’à ce que la plus Un dise cette phrase : « Si on qualifie la jouissance de féminine c’est par rapport à une autre jouissance, c’est la jouissance phallique ». C’est possible qu’elle ne l’ait pas dit comme cela, mais c’est ce qui m’est resté. En fait, c’est la manière de considérer les choses par ce binaire jouissance phallique/jouissance féminine qui m’a permis d’éclairer, un peu, cette question.

Binaire jouissance phallique/jouissance féminine

Donc, mon binôme était d’un côté la jouissance féminine, et de l’autre côté la jouissance phallique. Du côté de la jouissance phallique on est dans le contexte de l’Œdipe. La jouissance œdipienne « doit être refusée pour être atteinte » selon J-A Miller. Qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’ « elle doit d’abord être interdite » -c’est l’interdit de l’inceste- « pour après être permise » (« mon fils plus tard tu auras une femme »). L’interdit fait émerger le désir : on désire ce que l’on n’a pas le droit d’avoir, mais, continue Miller en citant Lacan « cet interdit est aussi bien constituant de la jouissance ».

Jouissance et interdiction sont donc corrélés dans le sens où le Nom du Père, le Un-père, a comme fonction le fait de civiliser la jouissance mais aussi de l’apprivoiser, car elle est, essentiellement, intrusion.

 

Jouissance féminine / Pas toute 

Néanmoins, la clinique rend compte du fait que tout de la jouissance ne répond pas au schéma de refus-permission, (Non-Oui). Une part de cette jouissance n’est pas phallicisable, reste indicible, et ceci, pour tout sujet.

            Dans le Séminaire XX, intitulé Encore, (1972-1975) Jacques Lacan désigne cette jouissance comme positive, supplémentaire, comme jouissance féminine. Mais cette dernière n’est pas exclusive des femmes dans le sens anatomique du terme. La jouissance féminine est un régime élargi à tous les êtres parlants.  C’est dans le séminaire Encore où Lacan lance cette formule célèbre « il n’y a pas La femme, parce que « La ne peut pas se dire… elle se dédouble puisque…nous dit-il, – elle peut avoir rapport avec Φ (phi) »[1].   Dire que La femme n’existe pas, c’est pour Jacques-Alain Miller le début de la chute des idéaux auquel le dernier enseignement de Lacan nous invite.  Ainsi, Lacan a pu continuer à dire que Le père n’existe pas, ce qui est à entendre comme un père « arraché à l’universel de l’Œdipe »[2]. Il existe Les noms du père, ce qui particularise le père. Cet universel du pour tout X, ne dit mot de la singularité d’un père, ni d’une femme d’ailleurs. Le dernier enseignement de Lacan est donc une boussole qui oriente la clinique vers la particularité de l’être parlant.

Étudier en cartel, pour moi, fait partie de cette chute des idéaux. À la fin des cartels que j’ai faits, je n’ai jamais été experte en Lacanien, mais j’ai la conviction de vouloir continuer à travailler en cartel mon je n’en sais rien avec d’autres et mon toute seule, sur le divan.

Texte initialement prononcé lors de la soirée de rentrée des cartels ACF IdF et Envers de Paris,  Lectures du féminin : Pas-toute dans le savoir, le 15/10/2019, à Paris.

[1]                      Lacan J., Le séminaire, Livre XX, Encore, Seuil, 1975, p. 75.

[2]                      Miller Jacques-Alain, « L’orientation lacanienne », 2011, cours N° 11, « L’Un tout seul », inédit.

 

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