Par Maria Novaes

Le thème du savoir s’est révélé au cœur de mon dernier travail en cartel, non seulement par rapport à la lecture du Séminaire Encore – autour duquel ce cartel s’est mis au travail – mais aussi par rapport à une question qui me traversait dont je ne soupçonnais pas les ressorts.

J’essaierai ici d’articuler cette dernière expérience de cartel à la question du féminin, à partir de la formulation de Lacan de pas-tout, présente dans ce Séminaire. Non seulement à travers le « pas toute dans le savoir », comme l’indique le titre de cette soirée, mais aussi à partir d’une citation de ce même Séminaire qui me semble être une voie possible pour l’articuler avec le travail de cartel.

Lacan, dans la deuxième partie du chapitre V de ce séminaire, parle de deux manières de rater le rapport sexuel : la façon mâle de tourner autour, et l’autre, « comment, de la façon femelle,  ça s’élabore. Ça s’élabore du pas-tout », dit-il. Plus tard, il affirme que « c’est de l’élaboration du pas-tout qu’il s’agit de frayer la voie. C’est mon vrai sujet de cette année, derrière cet Encore, et c’est un des sens de mon titre. Peut-être arriverai-je ainsi à faire sortir du nouveau sur la sexualité féminine »[1].

Le sujet de l’élaboration m’a tout de suite renvoyée au texte de Jacques-Alain Miller, issu de son intervention lors d’une soirée de cartels en 1986, sur ce qu’il a présenté comme les cinq variations sur le thème de l’élaboration provoquée[2]. Il y affirme, d’emblée, qu’une élaboration est toujours provoquée. Comment l’articuler avec l’élaboration du pas-tout dont parle Lacan dans Encore, au cœur même de ce terme, comme évoqué ci-dessus ?

L’élaboration provoquée résume bien le dispositif du cartel, pour le dire en quelques mots. À la place de l’agent, nous avons le sujet, en tant que divisé, « portant l’interrogation », qui interpelle les autres membres du cartel à partir de leur traits propres, leurs insignes, signifiants-maîtres, pour produire un savoir. L’objet doit aussi être à sa juste place, c’est-à-dire qu’il n’est pas du côté du plus-Un. Ce dernier ne s’approprie pas l’effet d’attrait, mais il doit le référer ailleurs, à Freud et à Lacan en l’occurrence.

Miller précise ainsi que le discours hystérique est celui qui convient le mieux à la structure du cartel : comme dans l’enseignement de la psychanalyse, par le transfert de travail, l’analyste y est en tant qu’analysant ; c’est de cette place qu’il obtient « qu’on s’y mette », ce que Lacan a appelé aussi induction[3]. La place du Plus-Un donc n’est pas celle du sujet supposé savoir, mais de celui qui prend sur lui la division subjective, d’insérer dans le cartel l’effet de sujet. Miller énonce sur le Plus-Un qu’il « s’ajoute au cartel qu’à le décompléter, de devoir s’y compter et d’y faire fonction de manque ».

S’y ajouter en le décomplétant, cela pourrait nous leurrer par rapport au pas-tout dans le cartel. S’il y a du « pas-tout » dans le cartel, cela ne se situe pas au niveau du « Plus-Un » qui se compte aussi comme « Moins-Un ». Si nous tenons compte de l’élaboration du pas-tout dont parle Lacan dans son XXe Séminaire et en même temps de l’élaboration provoquée dont parle Miller, nous arrivons en effet à la production d’un savoir, mais un savoir pas comme dans le sens de l’éducation, comme l’indique Miller, qui à la place d’agent par exemple aurait comme effet non pas la provocation de l’élaboration mais sa révocation. Il s’agirait plutôt et surtout, « d’un savoir qui n’a rien d’un savoir mort sans sujet », comme l’a indiqué Gil Caroz[4]. Cette perspective du cartel est aussi décrite par Virginie Leblanc comme « un travail à l’image de la façon dont l’être parlant, d’abord transpercé par le langage, peut grâce à l’analyse comme au cartel, risquer son énonciation propre, serrer un bout de savoir, lever le voile sur un coin qui l’anime »[5].

Pas-toute dans le savoir, cela peut se déplier pour moi en deux temps. Lors d’un ancien cartel, autour, de la lecture du Séminaire VI[6], je me suis retrouvée à travailler autour du rêve du père mort, ce « il ne savait pas » qui venait faire voile au « il vaut mieux ne pas être né », le mé phûnai d’Œdipe en Colonne, que j’avais articulé à l’expérience traumatique par excellence de la détresse originaire, condition même de l’humain.

Lors du dernier cartel, je me suis retrouvée à nouveau propulsée à visiter cette même question par la lecture du chapitre « Savoir et vérité » d’Encore, où Lacan propose une formulation ayant eu pour moi un effet de fulgurance : « quant à l’analyse, si elle pose d’une présomption, c’est bien de celle-ci, qu’il puisse se constituer de son expérience un savoir sur la vérité »[7].

Dans le cartel, nous pouvons ainsi proposer que ce soit plutôt sur le savoir que le curseur du pas-tout se situe. C’est bien l’inédit auquel nous introduit la psychanalyse. Un savoir « par bribes » comme Lacan l’indique dans ce même Séminaire, à son ouverture, celui auquel on a accès par son « je n’en veux rien savoir »[8]. Point de départ pour pouvoir en savoir plus, voire en dire plus, sur ce plus, « jouissance qu’on éprouve et dont on ne sait rien »[9] selon Lacan, celle qu’il situe du côté femme. Car si nos collègues dames n’ont pas fait avancer d’un bout la question de la sexualité féminine, comme il fait remarquer, « c’est qu’il doit y avoir à ça une raison interne, liée à la structure de l’appareil de la jouissance »[10]. Et ceci a un rapport avec ce qu’il situe comme l’os de son enseignement : « Je parle avec mon corps, et ceci sans le savoir »[11].

Texte initialement prononcé lors de la soirée de rentrée des cartels ACF IdF et Envers de Paris, Lectures du féminin : Pas-toute dans le savoir, le 15/10/2019, à Paris.

[1]                                                   Lacan, J. Le Séminaire livre XX, Encore, Paris Seuil, 1975. Chapitre V, partie 2

[2]                                                   Miller, J.-A., https://www.causefreudienne.net/cinq-variations-sur-le-theme-de-lelaboration-provoquee/, intervention du 11 décembre 1986.

[3]                                                   Miller, J.-A. « L’École, le transfert et le travail », La Cause du désir n.99, Paris, Navarin Editeur, 2018.

[4]                                                   Caroz, G., « Provoquer la crise », Cartello 20, http://ecf-cartello.fr/2018/05/13/provoquer-la-crise/

[5]                                                   Leblanc Virginie, « Le cartel, encore » Cartello 20, http://ecf-cartello.fr/2018/05/13/edito-20/

[6]                                                   Lacan, Le Séminaire, livre VI « Le désir et son interprétation ». Editions de La Martinière et Le Champ Freudien éditeur, chapitres III et V.

[7]                                                   Lacan, J. Le Séminaire, livre XX, op. cit, chapitre VIII, partie 1.

[8]                                                   Idem, chapitre I, ouverture.

[9]                                                   Idem, chapitre VI, partie 3.

[10]                                                 Idem, chapitre V, partie 3.

[11]                                                 Idem, chapitre X, partie 1.

 

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