Par Claudine Valette-

Damase

 

Pourquoi, au fil des années, ai-je gardé un souvenir précieux de chacun des multiples cartels dans lesquels j’ai inscrit mon travail ? Parfois c’est un détail, un signifiant qui reste, une citation, un brin et d’autres fois, c’est une découverte, un franchissement qui accompagnent des moments cruciaux de mon expérience analytique. Serait-ce qu’à chaque nouveau cartel, une expérience inédite voit le jour pas sans écho avec les autres cartels ?

Quatre plus un

La psychanalyse est avant tout une pratique de parole en présence des corps de l’analysant et de l’analyste que Freud puis Lacan dans ses pas n’ont eu de cesse de conceptualiser afin d’en assurer la transmission. Pour transmettre, cette pratique et cette discipline à nulle pareille, Lacan a été conduit à créer son École de formation des analystes éloignée de toute hiérarchie avec comme « organe de base », le cartel. La première formalisation qu’il en fait, est une de ses réponses à ce moment d’arrachement pour lui, au réel qu’est son excommunication de l’IPA et l’entrée dans le deuxième temps de son enseignement avec Le Séminaire XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse.

Dans ce monde déboussolé, désorienté, où se rassembler en nombre est aujourd’hui impossible du fait « des mesures de distanciation sociale », les grands événements de l’École sont suspendus en attendant le retour de jours meilleurs.

Ce temps présent n’invite-t-il pas à la considération des petites choses de la vie mettant en exergue, une fois encore, ce dispositif minimaliste qu’est le cartel comme une chance à saisir. Laurent Dupont dans son texte Un plus Un plus Un plus Un et un plus-Un[1] souligne combien le cartel a comme visée la démassification en faveur du nouage du un par un.

Le cartel, c’est un appel à mettre sur le métier de l’étude, une impasse, un point énigmatique, une perplexité, l’actualité de sa question celle qui vous taraude, pour une « élaboration provoquée ».

C’est le point de départ à ce que « Quatre plus un » se retrouvent pour lire, écrire, parler, se parler, étudier les enseignements de Sigmund Freud, Jacques Lacan, Jacques-Alain Miller et quelques autres.

Dans le cartel, le cartellisant y vient à partir de la solitude que l’expérience analytique révèle à celui qui y consent. Le travail du cartel aiguise le rapport que chaque-un des cartellisants entretient à la Cause analytique.

ça ne s’oublie pas

Je propose de revenir sur deux cartels qui comptent sur le chemin qui m’a conduit à l’École, du travail du transfert dans la cure au transfert de travail dans l’École. La question : que peut produire l’expérience analytique sur le lien social est au cœur du travail de ces deux cartels et

aujourd’hui encore, elle continue son œuvre…

Il y a des nombreuses années, je me suis engagée dans un premier cartel autour de la lecture du livre de Freud Malaise dans la civilisation.

Dans ce travail de cartel, je souhaitais interroger les impasses criantes de l’institution se vouant au bien pour tous et des conséquences désastreuses de cette volonté que je repérai sans le savoir.

À peine l’inscription du cartel faite, le plus-un du cartel fut sollicité pour participer à une après-midi des cartels à l’École sur le Malaise dans la civilisation. Ce fut une invitation et une première à faire le voyage de province jusqu’à l’École de Lacan pour y participer. Ce premier cartel a fait rencontre, au-delà de ma propre expérience analytique, s’est nouée un lien indéfectible à la psychanalyse et à sa transmission.

La lecture du texte de Freud sur l’être parlant et la civilisation qu’il engendre a permis une respiration plus ample dans le travail en institution l’éclairant d’un jour nouveau. Je découvrais dans le cartel, l’implacable lucidité de Freud sur le social que Lacan qualifie ainsi : « ce qui est social est toujours une plaie »[2].

Freud y indique que « le programme du principe de plaisir [[… fixe la finalité de la vie » et « régit le fonctionnement de l’appareil psychique dès le début »[3] pourtant le monde entier s’oppose à ce programme.

Ce savoir extrait de la prise de parole dans le cartel, de l’écriture pour tenter de dire ce qui peut se saisir au plus près du texte est provoqué par un changement de discours obligeant chacun à quitter le savoir du maitre, le savoir universitaire pour l’aborder de manière radicalement différente.

Par ricochet, je me souviens comme si c’était hier, la première fois où je suis intervenue dans la communauté de travail à une soirée des cartels, j’y ai présenté un produit de cartel sur la question de l’étude des quatre discours que Lacan a conceptualisé dans son Séminaire XVII L’envers de la psychanalyse. L’expérience analytique, ce lien social sans égal, Lacan en donne la formule : le discours de l’analyste.

Dans cet extrait du Séminaire XVII, Lacan propose : « je voudrais vous donner cette règle de première approximation – la référence d’un discours, c’est ce qu’il avoue vouloir maîtriser. Cela suffit à le classer dans la parenté du discours du maître. C’est bien là la difficulté de celui que j’essaie de rapprocher autant que je peux du discours de l’analyste – il doit se trouver à l’opposé de toute volonté, au moins, avouée, de maîtriser »[4].

Le discours analytique vient se mettre en travers de la bonne marche des choses, vient déranger le commerce de la prévention, de la sécurité, du confort et de bien-être, réveillant l’endormi de sa jouissance mortifère. Il oriente l’élaboration dans le cartel et le produit propre à chacun.

La contingence de lalangue

Et aujourd’hui, l’aventure du cartel poursuit son chemin dans la mise en question du nouage du parlêtre au collectif.

L’expérience analytique menée à sa conclusion permet de dégager le réel du symptôme. La psychanalyse n’est pas une science mais elle doit en avoir la rigueur. Elle requière la logique pas sans un reste, une touche de poésie.

Le cartel avec sa structure a minima offre la possibilité à une transmission adéquate au discours analytique dans lequel le sens est relégué au bénéfice de la contingence de lalangue. C’est un savoir pas-tout, un savoir troué qui se transmet…

Dans ce présent de méprise du discours du maître se confondant avec celui de la science et du capitalisme, le cartel est d’autant plus précieux et efficace, il permet de ne pas s’égarer s’allégeant ainsi du poids de ce réel.

À l’heure de l’Autre qui n’existe pas, le cartel est le pari d’un collectif qui se fonde sur la considération d’un « ça ne va pas » et ça n’ira jamais au cœur de celui qui parle.

Lacan dans Télévision indique : « Le discours que je dis analytique, c’est le lien social déterminé par la pratique d’une analyse ; il vaut d’être porté à la hauteur des plus fondamentaux parmi les liens qui restent pour nous en activité »[5].

[1]. Dupont L., bulletin Cartello, n21.

[2]. Lacan J., « Conférences et entretiens dans des université nord américaines », Silicet 6 / 7, p. 19.

[3]. Freud S., Malaise dans la civilisation, Points Seuil, Paris, p. 63.

[4]. Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, Seuil, paris, p. 79.

[5]. Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Seuil, Paris, 2001, p. 518.