Par Emmanuelle Arnaud

La lecture du Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre fut laborieuse. Consciencieusement pourtant, avant chaque séance je m’attelais à celle-ci mais il me semblait que je n’en attrapais rien, n’en retenais rien. Je concluais ce cartel par cette formule : « je n’ai pas produit à l’issue de ce cartel, je n’ai rien écrit, il n’y a pas eu d’effet ». C’est seulement à partir de la proposition faite d’intervenir lors d’une rencontre inter-cartels que, la demande de l’Autre venant relancer le désir, je me risquai à en dire quelque chose. La question de la défense s’est alors imposée quant à ce qui s’était joué dans ma rencontre avec ce texte.

Pourquoi est-ce que je résistais tant et ne produisais rien tout en me plaignant de ce manque d’effet. Manque d’effet dont la cause était plus simple à situer du côté de l’Autre. Pourtant, ce terme de défense me trottait dans la tête, et s’il était question de défense c’est qu’il était question de jouissance et de l’Un plutôt que de l’Autre. Ce point d’arrêt dans le travail de cartel était un écho, il venait redoubler celui rencontré dans la cure. Sur le divan, ma plainte se cristallisait dans un « pourquoi est-ce que cela reste sans effet ? » Je retiendrai donc ces deux signifiants : effet et défense. Et puis, de ma lecture de ce séminaire, j’avais malgré tout retenu deux formulations : « en-forme de » et « effaçons du sujet ».

L’en-forme de a 

Pour Lacan, dans ce séminaire, « ce petit a résulte des effets du symbolique » écrit Jacques-Alain Miller et il le cite : « J’ai donc d’abord défini l’objet a comme essentiellement fondé des effets malicieux, dans le champ de l’imaginaire, de ce qui se passe au champ de l’Autre. […] Ce qui se repère comme effet a dans le champ de l’imaginaire n’implique rien d’autre que ceci – le champ de l’Autre est lui-même, si je puis dire, en forme de a. Cet en-forme s’inscrit dans une topologie où il se présente au niveau de ce champ comme le trouant »[1]. Je préciserai ici qu’à la lecture de ce passage et lorsque que je posai dans une séance du cartel, une question sur cet en-forme de a, c’est le signifiant « enferme » qui résonnait, je ne parvenais pas à me détacher de cette représentation imaginaire de cet Autre comme un espace clos. De cet Autre troué, je ne voulais rien savoir. Effet de la défense, refus de céder quelque chose de la jouissance et de consentir à la castration.

Effaçons du sujet

« Ce a, nous le savons c’est le sujet lui-même, en tant qu’il ne peut être représenté que par un représentant, qui est S1 en l’occasion. L’altérité première, celle du signifiant, ne peut exprimer le sujet que sous la forme de ce que nous avons appris dans la pratique analytique à cerner d’une étrangeté particulière »[2] poursuit Lacan. Il note ensuite que c’est donc le a qui serait ce qu’il y a de plus étranger pour représenter le sujet et la trace qui par sa matérialité serait le moins étranger.

Lacan pose alors la question de ce « que devient ce qui signifie un sujet quand, contrairement à la trace naturelle, à l’empreinte, la trace n’a plus d’autre support que l’enforme de A »[3]. Il répond : « la trace passe à l’enforme de A selon les façons diverses par où elle est effacée. Le sujet, ce sont ces façons même par quoi la trace comme empreinte se trouve effacée »[4]. Il décline alors les « quatre effaçons du sujet » soit les formes de l’objet a : le regard, la voix, le sein et le déchet, et il conclut : « Tels sont les quatre effaçons dont peut s’inscrire le sujet, qui reste, bien sûr insaisissable, de ne pouvoir qu’être représenté par un représentant, car il ne subsiste qu’en tant qu’il s’inscrit au champ de l’Autre »[5]. « Chaque objet a impose une structure topologique distincte à l’Autre, imposant ainsi une forme à la jouissance »[6]. J.-A. Miller, dans la lecture qu’il propose du séminaire D’un Autre à l’autre, écrit : « Lacan essaie de cerner comment le sujet surgit, non pas du signifiant, mais du rapport indicible à la jouissance. On a une tentative tout à fait limite : l’indicible est dans le coup et il s’agit d’approcher le sujet au-delà même du refoulement, c’est-à-dire dans sa position de défense, dans une orientation qui est préalable aux constructions du refoulement. On est par là en quelque sorte dans les soubassements de l’être de sujet »[7]. Qu’est-ce que la défense ? C’est ce qui sert à border directement ce trou de structure dont le sujet peut ne rien vouloir savoir. Il n’est plus là question du sujet de l’inconscient freudien mais du parlêtre, de cette première percussion du langage dans le corps et de la jouissance qui surgit de cette rencontre du réel. La défense a à voir non plus avec l’articulation signifiante mais avec le réel de la pulsion, l’indicible de la jouissance.

Il s’avère donc qu’à mon insu, les deux formulations qui m’avaient marquée, questionnaient l’effet et la défense. Les effets ne sont repérables que dans l’après-coup et si cela opère c’est parce qu’il y a du transfert. Transfert à l’analyste dans le cadre de la cure, transfert de travail à la psychanalyse dans le cadre singulier du cartel, lieu d’une élaboration provoquée qui permet que quelque chose de la défense puisse venir à être repéré puis démonté, désordonné. « Il s’agirait, là où se trouvait le trou primordial, d’apporter une nouvelle construction faisant tenir ensemble symbolique, imaginaire et réel, après épuisement du déchiffrage du sens. Nouvelle construction que Lacan appelle sinthome »[8]. Le cartel participe de cette construction. Pour celui qui s’engage dans le travail en cartel, un savoir nouveau s’extrait car ce dispositif permet un décollement, un déplacement, d’articuler différemment l’Un de la jouissance et l’Autre.

[1]. Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, Seuil, Paris, 2006, p. 301.

[2]. Ibid., p. 312.

[3]. Ibid., p. 313.

[4]. Ibid., p. 314.

[5]. Ibid., p. 317.

[6]. Bonningue C., « Introduction à la lecture du Livre XVI », cf. site internet de l’ECF

[7]. Miller J-A., « Une lecture du Séminaire d’un Autre à l’autre », La Cause Freudienne, no 65, mars 2007, p. 121.

[8]. Gueguen G., « Défense (démonter la) », Scilicet, Un réel pour le XXIe siècle, 2013, p. 81.