Par Jocelyne Huguet-Manoukian 

La sortie d’une nouvelle traduction d’Ulysse dirigée par Jacques Aubert en 2004 fut à l’origine de ce cartel enthousiaste à s’engager, quelques années plus tard, dans une lecture de Joyce avec Lacan. Michel Cusin, l’un des traducteurs de Joyce, avait accepté d’en faire partie. Je lui rends ici hommage. Il fut un partenaire formidable à qui je dois la découverte du caractère « ex-centrique » du mouvement qui s’opère dans la lecture.

(La) « l’être » dans le sinthome ?  Cristallisée depuis le début de ma lecture d’Ulysse de James Joyce, cette formulation joliment énigmatique avait surgit au moment d’inscrire le cartel à l’École. L’écho de « l’être », entendu dans le mot lettre, venait-il interroger la nature du sinthome ? Une question en découlait d’emblée : qu’est-ce que lire en cartel ?

Lire ce n’est pas comprendre

Lire Joyce s’avère difficultueux[1], tout comme lire Lacan. Commencer la lecture d’Ulysse m’avait d’abord affligée, ce roman m’assommait ! Ce que J. Aubert appelle « la mise en pièce du discours »[2] m’apparaissait comme une mise en pièces de l’image, une pulvérisation de la représentation. Comme de nombreux lecteurs de Joyce, je décidai de lire seule et à haute voix.  Emportée heure par heure dans les étonnantes narrations de l’unique et folle journée d’Ulysse, un certain 16 juin 1904 à Dublin, je plongeais dans un insoupçonnable brouhaha ! Sans rien comprendre au roman, il m’arrivait d’éclater de rire ! La lecture à plusieurs en cartel prolongea cette expérience. Michel Cusin[3] lisait Joyce en anglais et en français, il soulevait les questions aussi cruciales qu’impossibles de la traduction, lorsqu’au-delà du sens se posent le problème des styles, des sons, des allitérations, des innombrables inventions langagières… Lire à haute voix se révéla comme une expérience subtile de traduction singulière et inédite. Retrouvant leur consistance mélodique, les mots, à partir des différentes modalités narratives, nous emportaient vers des points de bascule inattendus. Dialogues des voix, rires, notes, chansons, cris, bruits, flux, reflux, cliquetis…. « La femme de Bloom, de merdhuilemerbloom »[4]… Le hors sens se métamorphosait en poésie ironique. Impossible de ne pas se demander de quoi traite Joyce avec cette invraisemblable version d’Ulysse ?  Pourquoi un Ulysse sans histoire, une épopée sans héros, une aventure échouée au coin de la rue, au hasard des péripéties urbaines des personnages, dans un bar, un hôtel, un cimetière, une plage, une bibliothèque, un bordel ?

Bien qu’il eût confié à quelques personnalités du monde littéraire des schémas explicatifs où il livrait ses correspondances avec l’épopée d’Homère, je constatais qu’une lecture interprétative d’Ulysse continuait de me perdre. Ulysse ne se comprend pas, il se lit.  Je m’accrochais à deux remarques. La première est de Lacan : « le symptôme dépend, au dernier terme, d’une structure où le Nom-du-Père est un élément inconditionné »[5]. « Ce n’est pas pour rien que Ulysse aspire, […] en quelque chose d’homérique, bien qu’il n’y ait pas le moindre rapport, […], entre ce qui se passe dans Ulysse et ce qu’il en est de l’Odyssée »[6].  La seconde est de Joyce, quand il confia, à propos de ses schémas, qu’il avait construit Ulysse « comme le cycle du corps humain »[7].

Revenir sur le symptôme et le corps constitua non pas une explication, mais une sorte de point d’arrimage dans l’exil d’illisibilité où j’étais perdue. Enfin une « encralamer » grâce à une idée : le traitement homérique du Nom-du-Père ourlait l’écriture chevillée au corps de Joyce envahit par les bruissements de la langue. Mais alors, quel rapport avec ma formule initiale (la) « l’être » dans le sinthome ?

Ce qui se lit est dans ce qui s’entend

Ulysse est un ouvrage construit à partir de dix-huit points de vue différents, actualisés par un changement de style à chaque « épisode »[8]. Le traitement que Joyce fait subir au langage pour rendre compte des effets de la langue dans le corps convoque l’inimaginable. Il affronte dans l’écriture la déflagration langagière, l’enchainement des signifiants lorsqu’ils se dérobent, s’émiettent, s’agglutinent, fuient dans une métonymie structurale. Il travaille, burine, catéchise les mots en bouleversant les conventions de la langue comme de l’écriture. Rien ne résiste. Grammaire, orthographe, ponctuation sont subverties. En démontant, il invente. Et dans cette écriture, d’inaudibles sonorités se font entendre. S’il se passe quelque chose dans l’épopée d’Ulysse, ce sont des échos et les effets des résonnances des mots sur les corps. « Flux, jets d’eaux, flots, jets de joie, flonflons. C’est ça ! le langage de l’amour. » [9]

L’épopée d’Homère est un chant. Ce n’est pas le cas des textes qui composent Ulysse. Pourtant « l’abondance des références musicales, qu’elles soient de l’ordre de la poésie, de la chanson, du music-hall ou de l’opéra »[10] ou simplement du bruit, comme la profusion des voix des personnages que Joyce réussit à « faire passer avec exactitude dans la chose imprimée »[11], sont incomparables. Ulysse est un roman où lire met en exergue le vif des bruits et des voix, les vibratos de la parole et du langage. Dans cette écriture qui active et fait résonner les sons, Joyce invite les crépitements de la langue qu’il ordonne en musicalité traitée par le silence de ce qui s’écrit.[12]

En saisissant comment Joyce détecte l’en trop de la jouissance là où le corps morcelé n’est pas soutenu par l’image, je découvris ma résistance à lire un récit non étayé par la fiction d’Un corps. Joyce s’est voué à extraire ce qui « j’ouis » du corps dans l’écriture jusqu’à composer une géo-graphie sonore et orgasmique des bouts de corps en présence. Avec Joyce, pas d’échappatoire, pas de recours possible à l’identification pour comprendre ce livre. L’écriture tient mais elle montre ses pièces détachées. Le « ce qui se dit dans ce qui s’entend »[13] que souligne J.-A. Miller, dans l’ouverture du cours du même nom [14], trouve ici son corollaire avec Joyce : ce qui se lit dans ce qui s’entend.

Lire à la lettre

Le souvenir d’un écrit qui m’avait orienté lorsque j’enseignais l’anthropologie à l’université resurgit pendant le cartel. Il s’agit du texte « Mythe et musique »[15] de Claude Levi Strauss dans lequel il développe des liens de ressemblance et de contiguïté entre ces deux formes d’écriture. La ressemblance porte sur la manière de lire. Selon Levi Strauss, un mythe ne se lit pas comme un roman, mais comme une partition de musique. Pas de lecture linéaire du récit, portée par portée, ligne par ligne, mais un ajustement « comme on lirait une partition d’orchestre ». Autrement dit, il s’agit d’appréhender la page entière.[16] Ainsi la partition de musique, comme le mythe, font système à partir des morceaux épars et décousus qui les constituent.

Levi Strauss fonde sa comparaison d’après l’analogie entre la note et la lettre. Là où les linguistes posent les phonèmes comme éléments de base du langage, il propose, pour le mythe, que ce soit la lettre. Comparer la lettre à la note de musique a pour conséquence de lui reconnaitre par sa sonorité même une certaine autonomie.

Freud n’a cessé de faire apparaitre pour les rêves et les mots d’esprit « la véritable chimie syllabique »[17]qui trace la texture des constructions de l’inconscient. Lacan dans « L’instance de la lettre » nomme cela précisément : « dans La Science des rêves, il ne s’agit à toutes les pages que de ce que nous appelons la lettre du discours »[18] et « tout discours s’avère s’aligner sur les plusieurs portées d’une partition ».[19] Ainsi la lettre sonne dans la langue tout en gardant sa caractéristique de rester muette. Elle peut ne pas être entendue. C’est pourquoi Levi Strauss la nomme sonème ou tonème. Élément hors sens, elle tinte dans la parole et le langage, pas toute absorbée par le phonème tout en pouvant s’y noyer, mais aussi participer d’un tout autre enchainement ! Paraphrasant la formule de Lacan « un mot pour un autre, telle est la formule de la métaphore », me vint une proposition : une lettre pour une autre, telle serait une façon de formuler le lapsus ? L’être, lettre, l’hêtre…

Cela résonna avec ma formule de départ, l’être dans le sinthome. Je ratais à entendre la lettre, prise dans la langue en tant que parlêtre. J’avais abordé la lecture d’Ulysse pour trouver sens et harmonie et m’étais heurtée à ce qui m’est initialement apparue comme une extravagante et incompréhensible substance phonatoire. Difficile de me laisser porter par cette écriture qui décape et disloque la signification. Comme le dit très bien Lacan, Joyce « finit par imposer au langage même une sorte de brisure, de décomposition, qui fait qu’il n’y a plus d’identité phonatoire »[20].  Et J.-A. Miller, revenant sur la lecture que fait Lacan de Joyce, resserre le propos : « Le mythe que Lacan raconte à propos de Joyce, c’est qu’il y a là comme démontré, le rapport pur de chacun à la langue, que la langue touche chacun comme cette chambre d’écho. Cette contingence-là, est pour chacun un traumatisme ».[21]

 

Le corps du parlêtre, percuté par la langue comme une chambre d’écho, ne retentit pas sans l’effet du sonème de la lettre qui inclut le silence. Ulysse, en ce sens, serait bien une tentative d’écrire l’épopée du corps humain frappé par les échos du langage et du silence. Le ratage pour chaque parlêtre est de structure et, comme l’a formidablement formulé J. Aubert, Joyce excelle à l’écrire, avec « l’entour de la lettre ».[22] Deux formes d’écho et de silence s’en déduisent, ceux du dit et de l’écrit.

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Une célèbre remarque de Lacan sur « le petit tableau de correspondances », déjà évoqué plus haut, s’éclaira un peu. « Dans ce qu’il écrit, Joyce en passe toujours par ce rapport à l’encadrement. […] Dans chacune des choses qu’il ramasse, qu’il raconte pour en faire cette œuvre d’art qu’est Ulysse, l’encadrement a toujours un rapport au moins d’homonymie avec ce qu’il est censé raconter comme image. Par exemple, chacun des chapitres d’Ulysse se veut supporté d’un certain mode d’encadrement, qui est appelé dialectique, ou rhétorique, ou théologie. Cet encadrement est lié pour lui à l’étoffe même de ce qu’il raconte. Cela n’est pas sans évoquer mes petits ronds, qui sont eux aussi le support de quelque encadrement ».[23]

N’est-ce pas grâce à ce rapport d’homonymie entre l’étoffe du texte et son encadrement que Joyce arrive à déceler ce lieu où le langage voile habituellement la discontinuité fondamentale qui le constitue ? Façon de faire apparaitre la matérialité de la lettre de joui-sens, son cri, sa jaculation, ses sonorités avec ses silences qui sont d’un autre registre que le signifiant tout en lui étant partie liée. La lettre procède d’une autre trace, celle de la résonnance des tonèmes pris dans le tissu de l’articulation signifiante. Ainsi, quand Joyce termine le chapitre des sirènes sur « J’ai. Prroufttrprff. »[24], le bruit hors sens, que produisent les lettres ainsi organisées, n’est pas sans effet spirituel, mais cela suppose qu’il s’accorde peu ou prou avec la trame sonore du reste du texte comme un enchâssement contingent dans la combinatoire signifiante.

Lire en cartel releva ainsi dans ce travail d’une forme de déboitement. Si l’être et lettre se distinguent en tant que signifiants, ils font corps dans lalangue où ça J’ouie.  Une disjonction fut nécessaire pour extraire l’être articulé avec le sens dans le symptôme et la lettre dans le sinthome qui, de ce point de vue, lui est réticente.

Ce cartel, noué à ma cure, m’a permis d’attraper la résonnance des petites lettres comme un bord de ce qui ne s’entend pas, sonème, écho silencieux de ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire et suppose alors au moins un dire, une énigme. Qu’est-ce que lire en cartel ? Parmi les cartels auxquels j’ai participé, se déplia à partir de celui-ci ce qui dans l’entendre mérite d’être lu à la lettre.

  1. Ce terme inusité aujourd’hui est ici choisi pour marquer « le difficile de la chose ».
  2. Remarque extraite des notes de Jocelyne Huguet-Manoukian lors du cartel, issue de la conférence de J. Aubert.
  3. Cusin M., parmi les traducteurs, il est celui qui a traduit dans la nouvelle édition d’Ulysse le chapitre « Nestor ».
  4. Joyce J., Ulysse, Nouvelle traduction sous la direction de Jacques Aubert, Gallimard, 2004, p. 325. « La femme de Bloom, de merdhuilemerbloom » est la traduction de « Married to Bloom, to greaseaseabloom » dans Joyce J., Ulysse, Oxford University Press, 1936, p. 249.
  5. Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Joyce le symptôme, texte établi par J.-A. Miller, conférence donnée le 16 juin 1975, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, en ouverture au Ve Symposium international James Joyce, Paris, Seuil, 2005, p.167.
  6. ibid.
  7. Lettre à Carlo Linati du 21 septembre, 1920, in James Joyce, Œuvres Complètes, Gallimard, Bibliothèque de la Pléïade, 1995, T. II, p. 910-911, dans laquelle il précise « C’est l’épopée de deux races (israélite et irlandaise) en même temps que le cycle du corps humain ».
  8. Nous reprenons ici le mot de Joyce qui préférait parler d’épisode plutôt que de chapitre.
  9. Joyce J., Ulysse, Nouvelle traduction sous la direction de Jacques Aubert, op. cit., p. 343.
  10. Aubert J. Postface, « Écrire après Joyce », Ulysse, Nouvelle traduction sous la direction de Jacques Aubert, NRF, Gallimard, 2004, p. 974.
  11. Brook T., Le chanteur du silence, dans Les Cahiers de L’Herne, James Joyce, dirigé par Jacques Aubert et Friz Senn, Éditions de l’Herne, 1985, Paris, p 259.
  12. Brook T., Ibid., p. 266.

[13]. Lacan J. « l’étourdit », Écrit, Le Champ freudienne, Seuil, 1966, p. 449.

  1. Miller J.-A., « L’orientation Lacanienne. Pièces détachées », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 17 novembre 2004, inédit.
  2. Lévi-Strauss C., Mythe et musique,dans les inédits du magazine littéraire, N°311, juin 1993, p. 41-45.
  3. Ibid., p. 41.
  4. Freud S., L’interprétation des rêves, Éditions du Seuil, Collection Point-Essais, 2010, p. 339.
  5. Lacan J., « L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 509.
  6. Ibid., p. 503.
  7. Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, op. cit., p. 96.
  8. Miller J.-A., « L’orientation Lacanienne, Pièces détachées », op. cit.
  9. Aubert J., Colloque J. Lacan matérialiste, intervention du 16/03/2012.
  10. Lacan J., Le séminaire, livre XXIII, op. cit., p. 147.
  11. Joyce J., Ulysse, op. cit., p. 363. « Prroufttrprff » est la traduction de « I have. Pprrpffrrppfff » dans la version anglaise dans Joyce J., Ulysse, Oxford University Press, 1936, p. 279.