Par Véronique Outrebon

Je m’inscrivis auprès du Département de psychanalyse après que l’enseignante de psychiatrie eut, durant son cours, évoqué Lacan. Ma première introduction à son enseignement ne fut pas des plus aisées puisqu’il s’agissait du Séminaire VII L’Éthique de la psychanalyse[1] qui venait juste d’être publié. M’adossant à « si vous croyez avoir compris, vous avez sûrement tort »[2] je persistai avec mes embarras, les limites de mon savoir troué.

Un groupe de lecture n’est pas un cartel

Nous avions avec quelques étudiants formé un groupe de lecture, expérience offrant un refuge confortable et familier mais loin du dispositif qui amène le lecteur à « une conséquence où il lui faille mettre du sien »[3], allégé des identifications imaginaires, un appel au travail « le coup de clairon pour le réveil »[4] comme l’indique J-A Miller.

Le signifiant cartel

Se placer sous l’égide du signifiant cartel engendre un désir d’expérimenter une relation au savoir différente. Dès lors, analyse, contrôle, cartel mais aussi relation à l’École, sous la forme de séminaires, journées et autres groupes de travail devinrent et demeurent indissociables de ma formation. Élaboration, élucidation, serrer un bout de savoir… le cartel fut et là aussi le demeure en ce qui me concerne un « pousse-à-m’engager » non négligeable.
On reconnaît sans mal à ce dispositif sa valeur épistémique, lieu d’étude de textes psychanalytiques et ses effets d’inconscient, effets subjectifs qui peuvent retentir jusque dans la cure.

Un séminaire de Lacan, le livre x, L’Angoisse[5] et plus particulièrement un chapitre, a ponctué mon parcours, isolant un objet particulier.

 

Les objets pulsionnels de Freud à Lacan

 

Mais avant, une remarque : parmi les objets pulsionnels, en suivant la voie ouverte par Freud, nous trouvons l’objet oral et l’objet anal. Lacan va y ajouter l’objet voix et l’objet regard puis l’objet rien. Si les objets freudiens avaient un rapport privilégié à la demande, les objets lacaniens ne s’y inscrivent pas complètement mais investissent le champ du désir. Le regard est associé au désir à l’Autre, la voix au désir de l’Autre. Lacan isole la voix, objet pulsionnel particulier, comme objet a dans son séminaire Le Désir et son interprétation en 1959, la voix précède ainsi le regard qu’il traitera en 1964 dans les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse. Lacan dira de la pulsion invocante, en rapport avec la voix, qu’elle est la plus proche de l’inconscient[6].

 

Ainsi cela permet-il à Lacan de s’affranchir des phases évolutives. Il n’inscrit pas les objets dits partiels dans la diachronie du développement. Il n’y a en effet pas de stade scopique ! L’idée de Lacan est que chaque sujet a un rapport privilégié à un objet, qui le divise, cause son désir, l’inscrit dans un fantasme et organise sa jouissance.

 

Lacan pointe que la voix est un objet séparable du corps, dont on compte parmi ses manifestations « des voix égarées de la psychose, et le caractère parasitaire sous la forme des impératifs interrompus du surmoi »[7], dans la névrose. La castration ayant opéré dans la névrose, un sujet n’entend pas la voix dans le réel, ce qui fait dire à J.-A. Miller que nous sommes sourds.

Prenant l’exemple de cette présentation de malade à Sainte-Anne au cours de laquelle Lacan prélève le signifiant « truie »[8], Jacques-Alain Miller indique que pour Lacan, la voix est “un effet de forclusion du signifiant” qui n’est pas réductible à la forclusion du Nom-du-Père. Ici, “la voix, c’est la partie de la chaîne signifiante inassumable par le sujet comme “je” (en raison d’une trop lourde charge signifiante), et qui est subjectivement assignée à l’Autre”.

 

 

Le son du chofar (ou la voix de Yahvé)

 

Le chofar est une corne de bélier qui fait entendre des sons – trois sonneries différentes – et dont on fait usage à la synagogue à des moments précis.

Le son du chofar, dont Lacan emprunte l’analyse à Theodor Reik[9], et dont celui-ci ne nous dit pas moins qu’il représente la ” voix ” de Dieu lui-même, détachée des phonèmes, séparée du signifiant, séparée de toute parole. Dans la tradition judaïque le chofar rappelle le pacte de l’Alliance du peuple hébreu avec Yahvé. Pour le dire simplement, la voix de Yahvé vient rétablir l’ordre là où le peuple d’Israël s’est égaré. Lacan considère que c’est le beuglement du taureau mort et la clameur de la culpabilité. La voix séparée de la parole indiquerait quelque chose du côté du vivant perdu à partir du moment où on parle. Selon Jacques-Alain Miller, « la fonction de la voix est aphone »[10], (a)phone pourrions-nous dire afin de souligner la place de l’objet a.

 

Il met en scène l’objet en tant qu’il se situe entre le sujet et l’Autre (ici Dieu). La voix serait donc un objet a qui a la valeur d’un reste qui choit dans la relation du sujet à l’Autre.

 

 

L’objet voix, le surmoi et l’impératif de la jouissance

 

Cette élaboration établit ainsi l’objet-voix comme fondement du lien constitutif de l’appartenance à une communauté dans une relation de sujétion avec la figure sacrée d’un grand Autre, dans laquelle on aura reconnu bien sûr tous les attributs du surmoi terrible primitif, lieu de jouissance et de souveraineté absolue, édictant une loi dont il s’excepte lui-même.

 

Cette voix, ainsi que le souligne Lacan, est la voix des commandements du pacte d’alliance : « C’est une voix impérative, en tant qu’elle réclame obéissance ou conviction » et une voix qui fascine. Écouter cette voix, c’est lui obéir, comme en atteste l’étymologie même du mot obéir dans le Littré : du latin obedire, de ob et audire écouter. Obéir c’est « prêter l’oreille à », d’où « être soumis à »[11]. Les enfants le savent bien auxquels on ne cesse de répéter qu’il faut écouter ses parents ! On retrouve ici la « grosse voix » du surmoi évoquée ci-dessus, celle qui énonce, selon la formule de Lacan, des « impératifs interrompus du surmoi »[12] ; interrompus parce qu’édictés dans l’absolu, en terme de « tu dois…, tu ne dois pas… » sans complément. Cette voix du surmoi est donc inscrite aussi structurellement dans le social. La voix en tant qu’objet a et l’élaboration que fait Lacan du surmoi, se trouvent donc dans la position éminemment paradoxale d’appartenir autant à l’intime le plus profond qu’à l’Altérité la plus absolue, elle est représentative même en cela de cette « extériorité intime » que Lacan appelle « extimité » et qu’il rapporte à la Chose[13]. En ce sens, la voix en tant qu’objet relève de l’Unheimlich, non pas seulement conjoncturellement, à l’occasion de telle ou telle situation, mais structurellement, en soi.

 

Le surmoi « activité judiciaire de la conscience »[14]

 

Telle ce jeune sujet, bien que bonne fille et bonne élève, qui se croyait rebelle aux exigences parentales, mais qui ne faisait cependant que se soumettre à la face obscure, grimaçante d’un surmoi qui lui ordonnait toujours plus d’efforts, toujours plus de bonnes notes, encore, encore sans jamais trouver une juste satisfaction.

 

La formule que nous devons à Freud peut prêter à sourire. Or, le surmoi peut prendre le visage d’un capitaine Crochet, d’un Autre jouisseur traitant sadiquement le sujet qui ne peut prendre, en retour, qu’une position masochiste dans son symptôme.

 

Ces « contraintes », impératives, auxquelles un sujet peut être soumis, sont liées au fait qu’ici le signifiant ne fait pas barrière à la jouissance mais devient en quelque sorte son « porte-parole ».

 

Qu’en est-il dans une analyse pour un sujet dont l’objet ou l’un des objets privilégiés de jouissance est « l’a-voix » ? Peut-il s’obstruer les oreilles avec de la cire comme Ulysse le fit avec ses marins ? Peut-il tel Orphée jouer de la lyre pour mettre à distance les Argonautes ? Comment au fond mettre à distance « notre petite musique », la pacifier dans le pire des cas ?

 

J.-A. Miller nous indique une piste qui, si elle visait au préalable les sujets psychotiques, vaut pour tous : « Si nous parlons autant, si nous faisons nos colloques, si nous bavardons, si nous chantons, et si nous écoutons les chanteurs, si nous faisons de la musique et si nous en écoutons (…) c’est pour faire taire ce qui mérite de s’appeler la voix comme objet a »[15].

 

 

  1. Lacan J., Le Séminaire, livre vii, L’éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986.
  2. Lacan J., Le Séminaire, livre i, Les écrits techniques de Freud, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, p. 181.

[3]. Lacan J., Ouverture de ce recueil, Écrits, Coll. Le champ freudien, Paris, Seuil, 1966, p. 10.

  1. Miller J.-A., « Cinq variations sur le thème de”l’élaboration provoquée”», Intervention à l’École à propos d’une soirée des cartels le 11/12/86, site internet de l’ECF>
  2. Lacan J., Le Séminaire, livre x, L’Angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 291.
  3. Lacan J., Le Séminaire, Livre xi, les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986. p. 96.
  4. Lacan J., Le Séminaire, livre x, L’Angoisse, op. cit., p. 291.
  5. Lacan J., Le Séminaire, livre iii, Les psychoses, Paris, Le Seuil, 1981. p. 60.

[9]. Sur le Chofar, lire la description qu’en fait Lacan p. 282 et 283 dans le Séminaire, livre X, op. cit., p. 282-283 et 289-290. Le texte auquel Lacan se réfère dans cette leçon est de Th. Reik (1928) Le Rituel « Psychanalyse des rituels religieux », trad. fr. Denoël, Paris, 1974, p. 240-387.

[10]. Miller J.-A., « Jacques Lacan et la voix », Quarto, n°54, juin 1994, p. 30.

  1. Dictionnaire historique de la langue française>

[12]. Lacan J., Livre x op. cité p. 291

[13]. Lacan J., Le Séminaire, Livre vii, L’éthique de la psychanalyse, p. 167.

[14]. Freud S., « La décomposition de la personnalité psychique » (1933), Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Paris, Gallimard, 1986, p. 84.

[15]. Miller J.-A., « Jacques Lacan et la voix », Actes du Colloque d’Ivry, Lysimaque, 1989, p.184.