Par Françoise Labridy

 

 

Les cartels, un travail d’École : des élaborations rendues possibles, pas sans quelques autres qui s’y confrontent aussi.

Le cartel, au même titre que la cure, le contrôle et la passe, participent de la formation de l’analyste. Il est aussi en prise avec les questions et les crises du temps présent : « Aucun progrès n’est à attendre [d’un cartel], sinon d’une mise à ciel ouvert périodique des résultats comme des crises du travail »[1].

Pas de production de savoir sans sujet, sinon c’est un savoir mort. Les crises du travail en cartel sont inhérentes à l’impossibilité de trouver dans le symbolique une possibilité de tempérer le réel, de le voiler ou de l’apaiser ; la précarité symbolique, la débilité structurale foncière des « parlêtres » ne s’annulent pas, elles se déplacent dans les ratages successifs à « savoir encore ». Faire un cartel, c’est trouer un savoir déjà constitué, c’est se diviser de ses croyances antérieures, les déplacer, c’est gagner un petit peu sur son ne rien vouloir savoir, c’est procéder ainsi de crise en crise entre le savoir déjà là et les itérations qui éborgnent la question de la vérité, par le lieu de jouissance. « Pour l’exécution du travail, nous adopterons le principe d’une élaboration soutenue dans un petit groupe. »[2] « Le cartel est l’un des organes de base de l’École, où doit s’accomplir un travail – qui, dans le champ que Freud a ouvert, restaure le soc tranchant de sa vérité – qui ramène la praxis originale qu’il a instituée sous le nom de psychanalyse dans le devoir qui lui revient en notre monde -– qui, par une critique assidue, y dénonce les déviations et les compromissions qui amortissent son progrès en dégradant son emploi »[3].

Les crises de la civilisation s’accentuent et se durcissent. Notre rapport à la nature vacille. Des effets subjectifs peuvent s’en suivre ravivant des oppositions divergentes ; certains se jetant dans une fuite éperdue vers l’avant, dans une prolifération incessante de signifiants et une course folle vers des objets se transformant rapidement en déchets et d’autres lâchant cette course folle en incarnant eux-mêmes l’objet déchu et abandonné par l’Autre. Entre les oppositions binaires qui affolent comment ouvrir de nouvelles voies/voix ?

Le travail en cartel, deviendrait-il une offre politique de « qui vive » à plusieurs que l’École propose aux praticiens qui se coltinent le réel du champ social, afin qu’ils se maintiennent dans la vigilance de repérer ce qui y surgit, de pouvoir saisir ce qui cloche, de rebondir, de faire circuler du vivant dans ce qui « machinise », écrase, ou apeure notre contemporain ?

Le cartel serait-il une mise en acte de passes successives, attraper la balle au bond de l’un pour la relancer à un autre ? Se confronter pas à pas, avec d’autres, mais pour chacun à la contingence du réel, se « d’écoler » à travers les crises de savoir : « rien de créé qui n’apparaisse dans l’urgence, rien dans l’urgence qui n’engendre son dépassement dans la parole »[4]. S’accompagner dans un travail incessant de dissolution, ainsi le vivant dialectise-t-il le retour de la pulsion de mort. La vacillation du symbolique prend des formes diverses face au surgissement du réel : déchirure du voile du fantasme, déclenchement, débranchement, inventions surprenantes, circulations multiples d’éléments symboliques ou d’objets, permettant ou pas de bricoler du vivable.

Les crises dans un cartel sont aussi des ruptures de continuité entre des routines, des habitudes et des surgissements subjectifs imprévus et les contingences du réel. Le dispositif nous pousse à faire de ces moments une occasion d’extraction et d’élaboration d’un savoir étranger. L’acte en est toujours à l’horizon, sans lendemain qui chante.

[1]. Lacan J., « D’écolage », 11 mars 1980, Annuaire et textes statutaires 1982, p. 85-86.

[2]. Lacan J., « Acte de fondation », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 229.

[3]. Ibid.

[4]. Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 241.