Par Martine Besset

 

Le sujet analysant tente d’enserrer par son discours le réel logé dans le trou du savoir. Il me semble que c’est aussi la fonction du texte littéraire, et que c’est de ce point de vue que l’expérience du lecteur peut rencontrer celle de l’analysant. Les mots tissent dans les deux cas une fiction qui travaille à rendre compte du réel : la littérature, domaine par excellence du langage et de la sublimation, parvient à mettre à jour ce réel réputé ne pas pouvoir être symbolisé. Qu’il soit une catastrophe dévastatrice n’y change rien : il semble au contraire que la littérature puisse prendre en charge le réel le plus ravageur, puisque c’est le récit qui fait lien entre eux.

Ma lecture de Perec avec Lacan, rendue certes plus concentrée, plus attentive, par le contexte particulier du travail de cartel, m’a permis de saisir un peu mieux ce dont parle Lacan, quand il dit que la lettre est ce qui insiste, ce qui vient border le trou dans le savoir. Tant il est vrai que « l’artiste toujours […] précède » le psychanalyste, comme il l’a écrit dans son Hommage fait à Marguerite Duras[1].

Le cartel que nous venons d’achever avait pour thème la lettre, et s’appuyait sur l’étude du texte L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud[2]: il m’a amenée à travailler sur deux romans de Georges Perec. Faire retour sur ce travail, c’est pour moi m’interroger sur ma façon de procéder dans ce cartel : m’écarter provisoirement du texte de Lacan, pour aller explorer du côté de la littérature.

Relire Perec m’a paru une évidence : avec d’une part, La disparition, un lipogramme en e, un texte d’où cette lettre, la plus employée dans la langue française, est absente sans que jamais cette absence soit dite, sauf par une utilisation savante du métatexte et d’autre part, W, un texte qui s’intitule d’une seule lettre, il devait y avoir à creuser… Il y eut, en effet !

 

Le travail en cartel est une recherche où le savoir s’élucide peu à peu et pour chacun de manière différente. Ce travail met chacun en position d’humilité face au texte de Lacan : on n’y comprend rien. Et Lacan de nous rassurer : « quelque chose auquel on ne comprend rien, c’est tout l’espoir, c’est le signe qu’on est affecté. Heureusement qu’on n’a rien compris, parce qu’on ne peut jamais comprendre que ce qu’on a déjà dans la tête »[3]. Le cartellisant est donc invité à avoir quelque chose de nouveau dans la tête, à penser autrement… La non compréhension est le moteur du travail de lecture. Un trou, autour duquel un bord peut se constituer, permet au travail de démarrer.

Un trou qui est également fondateur pour les deux romans que sont La disparition et W. Le lipogramme en e oblige à modeler la langue dans la pâte même dont elle est faite : bien loin que le lexique en soit appauvri, le texte éblouit par la richesse de son vocabulaire. Pour se tenir à la contrainte qu’il s’est fixée, l’auteur emploie un mot pour un autre. On pourrait croire qu’il fait ainsi usage de la métaphore. Cependant, chez Perec, cette substitution n’a pas de fonction métaphorique, mais correspond à une exploration du paradigme fantasmé comme un inépuisable réservoir de signifiants.

 

La disparition est un faux roman policier où des personnages mènent une enquête destinée à résoudre l’énigme de la disparition d’un des leurs. Chacun, lié au disparu par une relation singulière, meurt au moment où il s’apprête à lever un pan du mystère. Les personnages disparaissent ainsi un par un, par ordre alphabétique, le lecteur apprenant au fil du récit qu’ils appartenaient tous à un clan maudit, et que la damnation prend fin puisque, c’est la dernière phrase du texte, « la mort nous a dit la fin du roman »[4].

W ou le souvenir d’enfance entrelace de façon très complexe deux textes : d’une part les souvenirs d’un narrateur parlant à la première personne et identifié comme Perec, qui ouvre pourtant son texte par cette phrase : « je n’ai pas de souvenirs d’enfance »[5] ; d’autre part une sorte de roman d’aventures à la Jules Verne, où un personnage est chargé de partir à la recherche d’un corps naufragé dans un lointain îlot et découvre un univers concentrationnaire régi par la loi du sport.

Les deux romans ont donc en filigrane un thème commun : une mémoire manquante, émiettée, colonisée par le doute, qui va de pair avec une généalogie trouée, et qui génère un manque fondamental. Pour renouer les fils, il faut retrouver les lettres : ce sera la fonction de l’écriture, même si l’entreprise n’est pas sans danger puisque c’est sur la mort que les secrets se lèvent.

Le coup de ciseau dans la filiation qui a rompu la généalogie, c’est la disparition de la mère et de plusieurs membres de la famille de Perec dans les camps nazis. La lettre manquante dans La disparition, c’est aussi cela : l’homophonie de la voyelle « e » avec « eux » qui ne sont pas revenus, le e du féminin, le e qui compose la moitié du mot mère, le e de Perec, qui signifie, en hébreu, trou.

La disparition ne nomme jamais l’indicible ; la barbarie nazie n’y apparaît qu’en négatif : un trou, un blanc, une élision. W, au contraire, se termine sur une image des camps dépourvue de toute ambiguïté. J’ai développé dans mon travail que ce thème de l’extermination était décliné dans W dans son énoncé, et dans La Disparition dans son énonciation, Perec se servant de l’écriture pour « signifier tout autre chose que ce qu’elle dit »[6].

C’est autour du trou au cœur du savoir que tourne l’écriture, mais c’est aussi lui qui génère le désir d’écrire : « j’écris parce qu’ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l’écriture : leur souvenir est mort à l’écriture ; l’écriture est le souvenir de leur mort et l’affirmation de ma vie »[7].

La lettre chez Perec est tout à la fois moyen d’exprimer le vide, signe du renvoi aux origines, génératrice de la fiction, signe fatal ; elle est ce qui insiste, ce qui fait trou ; ce qui fait bord entre le symbolique (la fiction, l’écriture) et le réel (les camps, la disparition de sa mère). Une des fonctions que Lacan prête à la langue est « d’indiquer la place du sujet dans la recherche du vrai »[8]: c’est aussi celle que la lettre occupe dans l’œuvre de Perec, permettant à l’auteur de se réapproprier sa place subjective dans son histoire individuelle et dans l’histoire collective, « l’histoire avec sa grande Hache »[9].

[1] Lacan J., « Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 192.

[2] Lacan J., « L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 493.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2007, p. 105.

[4] Perec G., La disparition, Paris, Denoël, 1969, p. 305.

[5] Perec G., W ou le souvenir d’enfance, Paris, Denoël, 1966, p. 13.

[6] Lacan J., « L’instance de la lettre », op. cit., p. 505.

[7] Perec, G., W ou le souvenir d’enfance, Paris, Denoël, 1966, p. 59.

[8] Lacan J., « L’instance de la lettre », op. cit., p. 505.

[9] Perec, G., W ou le souvenir d’enfance, Paris, Denoël, 1966, p. 13.