par Justine Tempez

« Seul l’amour permet à la jouissance de condescendre au désir [1] ». Lacan propose l’articulation des trois registres de la vie amoureuse : amour, jouissance et désir. Si la jouissance relève de l’Un, le désir est de l’Autre. L’abord de la jouissance, dans le cas d’André Gide, permet de saisir avec force, la singularité de l’écrivain et l’intérêt qu’y porte Lacan. Pour Gide, il s’agira d’une non articulation de l’amour et du désir. Faire usage de « la barre de Sheffer [2] » pour écrire la dissociation entre l’amour et le désir est une notion clinique majeure dans l’élaboration de Lacan. 

Lacan propose d’éclairer l’œdipe Gidien. Gide est un enfant disgracié et non désiré. A onze ans, il perd son père, le laissant seul, avec une mère endeuillée. Peu orientée par la pulsion de vie, la position de la mère est non dirigée vers le phallus et se soutient du manque à être. Elle se cache d’une relation passionnelle pour sa gouvernante. Il n’y a plus d’homme pour symboliser le désir. L’enfant Gide reste entre la mort et l’érotisme masturbatoire : il est mort-vivant. L’incidence négative du désir de la mère est un amour-mort, identifié « aux commandements du devoir [3] », réduit à la froideur et à la rigidité. C’est la prégnance de l’idéal moral sous la forme d’un « maternage moral [4] » indique Lacan. Gide n’aura, de l’amour, que la parole qui protège et celle qui interdit. La mort précède l’objet manquant : elle emporte, avec le père, la parole qui humanise tout désir. Gide est alors confiné à un désir clandestin qui fait raisonner « un ternaire : amour, désir et devoir  [5] ». La négation de jouissance est conséquente.  

À treize ans, Gide vit une scène de séduction d’où surgira une nouvelle figure du désir féminin : sa tante maternelle. La scène de séduction restera décisive dans la trajectoire du sujet. Cette tante est extravagante, scandaleuse et infidèle. L’adulte séduit l’enfant Gide, terrifié d’étreintes et de caresses sur le corps.  

Le désir fait effraction chez l’enfant Gide, qui n’est pas préparé à l’accueillir. La première rencontre avec le sexuel est toujours traumatique. Le désir de l’autre provoque une jouissance « effractive ».   

Le désir de la tante, sans médiation symbolique, s’impose à l’enfant comme un réel violent et sauvage. Ainsi, il n’y a plus que l’amour et les commandements qui ordonnent et interdisent. Cette deuxième figure du désir féminin fera de Gide celui qu’il a été. Il y a deux figues d’identification pour lui :  une mère pour l’amour-mort, et la tante pour le désir du côté du vivant.

Le traumatisme « le fixera néanmoins dans une position profondément divisée [6] ». Gide, n’étant pas présentifié comme l’enfant phallicisé dans le désir de la mère, il est pris par la contingence traumatique dans le désir de la tante.On pourrait dire qu’un mouvement de l’imaginaire l’accroche.

« Lacan parle d’une identification partielle et imaginaire […] qui participe à sa formation subjective, à son moi du côté de l’érotisme masturbatoire en renforçant le trait clandestin, hors la loi, de la jouissance gidienne présente dès l’enfance [7] ».  Philippe Hellebois explicite : Gide « sortit de tout ceci, non pas divisé mais clivé, déchiré entre deux parts hétérogènes de lui-même. D’un côté, il continuait à mêler l’amour et la mort, et, de l’autre, dans l’imaginaire, il désirait le reflet de ce qu’il avait lui-même été quand il avait rencontré le désir et la vie. Jacques-Alain Miller a donné de cette conjoncture un mathème aussi saisissant que lumineux (–/Φ), montrant combien la soustraction symbolique et la compensation imaginaire jouaient leur partie séparément [8] ».

C’est la scène de séduction traumatique qui va faire de Gide un sujet désirant puisqu’il fut un enfant désiré par l’autre,sa tante. « Il devient amoureux à jamais, et jusqu’à la fin de son existence, de ce petit garçon qu’il a été un instant entre les bras de sa tante. […] . Toute sa vie est là [9] ». Par l’imaginaire, il s’est extrait d’une jouissance in situ et du désir figé de sa propre mère. La scène avec la tante s’apparente à un rapt, un rapport au désir forcé. Il y a attentat sexuel. La fixation du désir s’instaure dans la position traumatique de l’enfant séduit, dans un moment qui est hors sens. S’ouvre une jouissance inaugurale et hors la loi, répétée par Gide dans des scènes de séduction avec de jeunes garçons.

Lacan s’intéresse à ce que Gide dévoile de lui-même, dans son œuvre, afin de saisir la dissociation entre amour et désir. Un amour déconnecté de la jouissance interdite se présentifie en la figure de sa cousine et épouse, Madeleine. Elle deviendra La femme. Pas de hasard dans le choix d’objet amoureux. L’amour pour elle est unique et platonique. Cet amour est particularisé chez Gide dans leur correspondance qui occupera une place centrale. Nous faisons l’hypothèse que la fonction de la lettre fait suppléance pour lui ; il s’agirait pour Gide, d’une solution à son symptôme. La lettre vient là où le désir s’est retiré. En effet si désir et amour sont dissociés, on peut faire l’hypothèse d’un nouage particularisé par la fonction de l’écriture. Particularité qui fait de Gide, un Homme de lettres : nouage inédit.

  1. Lacan J., Le Séminaire, livre x, L’angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 209.
  2. Miller J.-A., « Critique de la sublimation », La Cause freudienne, n°25, septembre 1993, p. 25.
  3. Lacan J., « Jeunesse de Gide ou la lettre et le désir », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 749.
  4.  Lacan J., « Jeunesse de Gide ou la lettre et le désir », Écrits, cit., p.746.
  5. Miller J.-A., « Critique de la sublimation », op.cit., p. 23.
  6. Lacan J., Le Séminaire, livre v, Les formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 259.
  7. Quynh M., « La dissociation de l’amour et du désir chez Gide », site internet UFORCA https://www.lacan-universite.fr/la-dissociation-de-lamour-et-du-desir-chez-gide/
  8. Hellebois P., « Petit éloge du trauma », La Cause du Désir, n° 86, 2014, p. 159.
  9. Lacan J., Le Séminaire, livre v, Les formations de l’inconscient, op.cit., p. 260.