par Emmanuelle Edelstein

 

Littérature et psychanalyse

Le thème des Journées de l’École « Attentat sexuel », noué à la question de la littérature, m’a amenée à relire Dans le jardin de l’ogre [1] de Leïla Slimani. C’est la dissonance entre ce que l’on entend communément par « attentat sexuel » et l’apparente maîtrise de sa sexualité par l’héroïne du livre, que j’ai eu envie de travailler en cartel [2]. D’emblée, j’y ai entendu attent(a)t, attente de l’objet a. Deux points importants alors m’avaient intéressée : l’objet de l’addiction sexuelle qui attente le sujet et l’innommable de l’addiction, avec le « a » privatif qui touche la diction : l’ad-diction, donc comme ce qui ne peut se dire. À partir de ces deux points, il y a eu le temps du cartel pour ouvrir sur l’attentat sexuel dans ses accointances avec l’attentat maternel. Après la présentation de ce texte en soirée préparatoire de l’ACF-IdF aux J50, Clotilde Leguil en a livré une lecture dont les apports constituent le troisième temps de ce présent travail.

 

Une poupée dans le jardin de l’ogre

Adèle est une jeune femme, mariée avec Richard, ils ont un enfant, Lucien, dont elle s’occupe assez peu. Elle travaille au sein de la rédaction d’un journal, écrit des articles. Métier qui ne la passionne guère non plus. Ce qui l’anime et la détruit, ce sont des scènes sexuelles, attendues et réalisées. C’est dans la réalisation même de l’acte sexuel qu’elle ex-siste. Elle recherche des corps-à-corps sans mots, sans scénario. L’histoire d’Adèle, si finement écrite par L. Slimani, fait entendre qu’un attentat est commis dès lors qu’une parole assassine et sexualisée est prononcée sur la petite fille qu’Adèle est alors. Et C. Leguil de préciser que la parole, en effet, peut faire attentat en tant qu’elle porte avec elle une charge libidinale qui fait effraction sur le corps de l’Autre.

Le livre débute sur un rêve moite qui replonge l’héroïne dans son obsession : « Elle veut être une poupée dans le jardin de l’ogre [3] ». Une poupée n’est pas une femme ni même une petite fille. C’est un objet. Et c’est ce qu’indique très bien l’auteure en parlant d’Adèle, elle se fait l’objet sexualisé de l’Autre. Par petites touches, par précieuses indications, L. Slimani dépose des souvenirs d’enfance et d’adolescence. Non pour expliquer la « nymphomanie » d’Adèle, mais pour suivre les méandres de cette décision intime de l’être. Le trauma est cette rencontre singulière et fortuite du langage sur le corps. Chez Adèle, l’objet regard est bien campé pour nouer le signifiant et le corps : scopie des prostituées à Pigalle à l’âge de dix ans en présence de sa mère et de son amant : « serrée entre sa mère et l’homme qui se lançaient des regards lubriques, Adèle a ressenti pour la première fois ce mélange de peur, et d’envie, de dégoût et d’émoi érotique […] Elle garde de cette visite à Pigalle un souvenir noir, effrayant, à la fois glauque et terriblement vivant [4] ». Mais avant cette scène, il y a le silence des trois jours sans sa mère à l’hôtel qui donnera une coloration à la terreur qui a pu la saisir d’être lâchée. Le souvenir des prostituées est ensuite indélébile. C. Leguil propose d’ailleurs « un attentat sans agresseur », comme premier attentat sexuel avec « le souffle long et rauque [5] » entendu derrière la porte de ce probable hôtel de passe. Du silence maternel surgit le souffle rauque qui produit une déflagration qui n’est pas sans effet sur le corps.

L’ad-diction ou ce qui ne peut se dire

Il y a dans l’addiction une racine de jouissance hors-sens et, finalement, Adèle ne sait pas tout à fait pourquoi la chose sexuelle est recherchée plus que la rencontre. C’est en tous cas plus un « être prise » qui compte que le corps de l’homme : « Elle n’avait pas envie des hommes qu’elle approchait. Ce n’était pas à la chair qu’elle aspirait, mais à la situation. Être prise [6] ». Pulsion qui est irrépressible et que seul le passage à l’acte sexuel résout, momentanément. La pulsion comme danger, comme tension à réduire, à tout prix. Cette répétition addictive est au-delà du principe de plaisir ; il n’est en effet pas question chez Adèle d’un hédonisme, d’une sexualité libertine, mais bien plutôt d’un enfermement dans le signifiant « vicieuse ».

La question de la féminité a été centrale dans notre travail en cartel. C. Leguil noue celle-ci à l’indicible : « La rencontre avec la Jouissance ne se laisse pas organiser par le langage, c’est une jouissance en excès par rapport à l’ordre des choses, une jouissance comme le dit Lacan exclue de l’ordre des choses, c’est-à-dire de l’ordre des mots [7] ». Cela a fait écho pour moi au signifiant innommable [8], cher à Samuel Beckett. En effet, l’innommable va encore plus loin que l’indicible : cela dit que le mot manque, qu’on ne pourra pas attraper ce qui se passe au joint le plus intime de l’être, par cette voie du signifiant. C. Leguil a insisté lors de la soirée préparatoire aux J50 sur l’articulation entre deux indicibles : l’indicible du traumatisme et l’indicible de la féminité. Ce qui m’avait interpellée en première instance de l’indicible de l’addiction s’ouvre alors sur ce point de la jouissance féminine comme « autre à soi-même ». Affinité donc entre la jouissance féminine du côté de l’illimité et la répétition addictive du sexuel.

Attentat et ravage maternels

Un souvenir des dires maternels permet d’attraper cela. La mère, dans l’après coup de la mort du père, dit l’objet de ravalement qu’est sa fille pour elle : « Moi, je suis ta mère, je me souviens de tout. De la façon dont tu te trémoussais, tu n’avais même pas huit ans. Tu affolais les hommes. […] Tu avais le vice en toi [9] ». Quand Adèle voudrait dire à sa mère ce qu’elle vit, elle ne peut le faire. Ce qui ne peut se dire se répète dans la mise en scène mortifère de l’addiction. L’on est saisi, là, par ce qui est propre au trauma, à savoir l’après-coup. Une scène sexuelle, que l’enfant ne peut comprendre comme telle, ressurgit, en pensée, dans son corps ou en acte dans un second temps.

La lecture de L’Effet maternel [10] que propose Virginie Leblanc oriente sur ce poids du nœud entre attentat maternel et attentat sexuel. Et l’on pourrait écrire au sujet d’Adèle : « la mère devient la seule boussole, fût-elle désorientée : alors la haine de se retourner contre soi, et la pulsion de mort, aux manettes, de conduire une jeune femme à se jeter elle-même dans une vie amoureuse et sexuelle attentatoire [11] ». Il y a là un nouage entre le ravage mère-fille, l’attentat sexuel et le questionnement sur la féminité avec son effet de dédoublement énigmatique. Cette œuvre nous permet d’appréhender un indicible de la féminité et l’un de ses traitements de possibles, l’écriture.

  1. Slimani L., Dans le jardin de l’ogre, Paris, Éditions Gallimard, collection Folio, 2014.
  2. Cartel fulgurant « Attentat sexuel et littérature » préparatoire aux J50 avec Clotilde Leguil comme extime, Alice Ha Pham, Marie Lévénès-Roussel, Isabela Otechar-Barbosa, Yves Arnoux.
  3. Slimani L., Dans le jardin de l’ogre, op.cit., p. 13-14.
  4. Ibid., p. 73.
  5. Ibid., p. 71.
  6. Ibid., p. 135.
  7. Notes prises durant le cours de Leguil C., prononcé dans le cadre du département de psychanalyse, Paris 8, 2019-2020.
  8. Référence au livre de Samuel Beckett, L’innommable, Paris, Éditions de Minuit, 1953/2004.
  9. Slimani L., Dans le jardin de l’ogre, op.cit., p. 216.
  10. Linhart V., L’Effet maternel, Paris, Flammarion, 2020.
  11. Leblanc V, « Attentat maternel », Boussoles cliniques du blog des J50 DESaCORPS, 28 juillet 2020. https://www.attentatsexuel.com/attentat-maternel/