Le Cartel, travail d’École

par Beatriz Gonzalez-Renou

 

Le présent numéro de Cartello est composé, tel un bouquet, de six « élaborations provoquées [1] » issues de différents cartels formés autour des 50es Journées de l’ECF « Attentat sexuel ».

Chacune de ces contributions a fait l’objet d’un exposé en public dans différentes régions de l’ACF : CAPA, Ile-de-France, MAP, Voie Domitienne.

Dans un cartel, chacun s’y avance en son nom et à partir d’une question qui lui est propre. Or, le fait d’inscrire et d’articuler ce que l’on trouve en cours de route au mouvement de l’École, renouvelle le vœu de Lacan lorsqu’il disait du cartel qu’il était le pivot du « travail de base [2] » de son École. Ainsi, cette année où nous avons dû faire face à une pandémie, le cartel s’est avéré étonnamment résistant à la morosité ambiante, permettant à chacun qui l’a souhaité de prendre part à la question que la notion d’attentat sexuel pose aujourd’hui à la psychanalyse. Le nœud essentiel entre cartel et travail d’École se fait entendre dans ce Cartello n°31.

La conférence « La trace, entre mémoire et oubli [3] », prononcée par Marie-Hélène Brousse en direction des J-50, ne fut pas sans effets de formation. Pour Valérie Bussières, cet effet a pris la forme d’une question qu’elle mit au travail en cartel : « pourquoi détacher la mémoire du temps ? ». Sur sa route, elle a trouvé un éclairage subtil dans l’ouvrage Mémoire de fille où Annie Ernaux cerne le réel de l’attentat sexuel à partir de l’écriture des lieux, des dé-corps où la jeune fille qu’elle était, et qu’elle est aussi encore, a subi un abus sexuel.

Emmanuelle Edelstein s’inscrit dans l’effort de resserrage qui est propre au cartel. Il y eut le temps de la lecture dans un cartel articulant psychanalyse et littérature, puis celui de l’écriture du texte, puis celui de l’exposé en public, et enfin, pour Cartello, elle reprend les points saillants du dialogue qu’elle a eu avec Clotilde Leguil, extime de la soirée préparatoire aux J-50. Dans cette trajectoire, la question qui a fait fil rouge n’est autre que les effets de l’attentat sexuel comme ce qui à la fois « anime et détruit » une femme (personnage de fiction) prise dans l’addiction à une sexualité attentatoire dont la cause a partie liée avec ce que Virginie Leblanc a si bien nommé comme étant de l’ordre de « l’attentat maternel [4] ».

Dans le Séminaire VI, une partie est consacrée à un rêve analysé par Ella Sharpe. Lacan l’éclaire en mettant en relief la formulation du fantasme chez un sujet atteint de névrose obsessionnelle. Françoise Biasotto s’est saisie de ce fragment et s’est demandée si l’attentat sexuel peut se trouver là où on ne l’attend pas. Elle est allée chercher à la source, à savoir le texte d’E. Sharp qu’elle a lu en détail, avec Lacan. Rêve, fantasme et attentat sexuel s’avèrent être intimement noués dans ce cas très riche de la littérature analytique.

Aurore Autissier a centré son travail en cartel à partir de ce que Jacques-Alain Miller a nommé en 1994 « images indélébiles [5] ». La question qu’elle explore tient à la différence entre trace et souvenir, entre fixité de l’image et plasticité du souvenir. Cette contribution est axée sur la valeur de réel des images indélébiles et la façon dont elles peuvent indexer la modalité, toujours singulière, de ce qui fait attentat sexuel.

Elisa Cuvillier est partie sur la piste d’un cas princeps de la littérature analytique, il s’agit de celle qui fut la toute première analysante : Anna O. Dans ce texte, une place de choix est donnée à l’étonnement du Dr Breuer qui avait remarqué l’absence d’élément sexuel dans le discours de sa patiente. Et c’est ce point précis qui attire l’attention de la cartellisante. Dans sa recherche, elle trouvera la formulation de Lacan dans le Séminaire XI, où il note que cette absence est l’index de ce qui ne peut se dire, à savoir, la « réalité sexuelle de l’inconscient [6] », dont la vérité, lorsqu’elle pointe le nez, peut dévoiler l’impact d’un certain attentat sexuel.

Et enfin, le texte de Justine Tempez est un premier produit de cartel. Elle s’est impliquée dans un travail autour du commentaire de Lacan à propos d’André Gide et de la façon dont chez l’écrivain étaient radicalement et durablement disjoints amour et désir sexuel.

Les 50es Journées de l’ECF ont eu lieu le 14 et le 15 novembre, leur forme fut inédite et joyeuse, les enseignements qui en découlent demeurent et se conjuguent au présent comme les effets du travail en cartel.

Bonne lecture !

  1. Miller, J.-A., « Cinq variations sur le thème de l’élaboration provoquée », intervention à l’ECF (soirée des cartels), le 11 décembre 1986. https://www.causefreudienne.net/cinq-variations-sur-le-theme-de-lelaboration-provoquee/
  1. Lacan, J., « Acte de fondation », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 230.
  2. Brousse M.-H., « Traces et marques », La Cause du désir, n°106, 2020, p.81-88.
  3. Blanc, V., « Attentat maternel », Boussole clinique parue dans le blog DESaCORPS, le 28 juillet 2020. https://www.attentatsexuel.com/attentat-maternel/
  1. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Donc », enseignement prononcé dans le cadre du département de l’université Paris VIII, cours du 23 mars 1994, inédit.
  2. Lacan J., Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 138.
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