par Aurore Autissier-Capeau

 

Nous avons travaillé en cartel à partir de la conférence de Marie-Hélène Brousse intitulée La trace, entre mémoire et oubli[1] qu’elle a prononcée en préparation des 50es Journées de l’ECF.

L’attentat par sa frappe, par l’effet produit sur le nouage singulier du sujet, va laisser une trace ineffaçable inscrite dans la mémoire.

Marie-Hélène Brousse nous propose d’aborder cette question du trauma et de son inscription définitive, en détachant la mémoire du temps, d’une logique qui se voudrait temporelle, pour l’articuler au lieu et par voie de conséquence au corps. Le lieu, locus en latin, pouvant être pris comme nous le propose la définition du Littré, comme « L’espace qu’un corps occupe. Tout corps occupe un lieu, remplit un lieu, est dans un lieu [2] ».

Fictions et Fixions

Nous retrouvons souvent dans la clinique, dans les parcours analytiques, dans la littérature, cette question des lieux – en tant que la prise par le corps fait le lieu – qui fait retour sous forme d’images. Arrêt sur image ou défilé des images, une image en cachant une autre, quelque chose pourtant est fixé. L’image indélébile comme trace de l’attentat fixée dans le lieu du corps.

L’image fixe n’est pas du côté du souvenir. Le souvenir est fiction, reconstruction, imaginaire, hystoire. On peut le convoquer par la chronologie, le raconter, le souvenir est pris dans le défilé du sens, la subjectivité, soumis à la division et donc à l’oubli, au refoulement, aux reconstructions.

L’image fixe inscrite comme trace mémorielle est de l’ordre de la fixion. Elle n’est pas ordonnée par le temps, elle est toujours au présent. Elle surgit. Elle ne prévient pas. « Elle saute aux yeux [3]» nous dit Joseph Attié. Elle frappe lors de rêves, de cauchemars, lors de la rencontre avec un détail, une odeur, un son, une couleur, lors d’un retour dans un lieu. Elle prend le corps : angoisse, vertige, vacillement. L’image fixée en mémoire est définitive, elle fixe le sujet ou peut-être pourrait-on dire que le sujet s’y est fixé ?

Jacques-Alain Miller, en associant l’adjectif « indélébile » au terme d’image lors des 23es Journées d’Études de l’ECF en 1994 [4], a ouvert la voie après le Séminaire R,S,I de Lacan sur les différentes images et leurs instances dans l’imaginaire, et aborde l’image par son versant réel.

L’image a donc ses deux versants, imaginaire et réel.

Sur le versant virtuel, l’image est délébile dans le symbolique, nous dit Marie-Hélène Brousse [5].

Sur son autre versant, l’image abrite la marque du réel, « [c]es images organisent pour un sujet sa fenêtre sur le réel [6]», indique Pierre-Gilles Gueguen. Elles résistent à l’interprétation, « ne représentent plus un signifiant refoulé [7] » et sont la marque de la frappe traumatique, de l’attentat dans le corps, marque de jouissance, de « l’évanouissement du sujet [8] » face à ce réel irréductible.

Et c’est par cet aspect de l’évanouissement du sujet, ou seule reste l’impression – en tant qu’elle est imprimée –, la marque au fer rouge dans le corps, que ces images, dernier rempart contre le réel insupportable, vont se localiser et localiser le sujet.

Elles vont amarrer le sujet à un mode de jouissance et vont en orienter le nouage, le sinthome.

Ces images sont ce qui constitue « une conjecture de la plus haute densité [9] » des trois registres imaginaire, symbolique et réel, précise Joseph Attié.

Jacques-Alain Miller, dans son cours « Donc », établit une perspective borroméenne sur ces images indélébiles : « C’est dans ce détachement même de l’image indélébile que gît la valeur de petit a. […] Elles appartiennent bien sûr à l’imaginaire mais elles ne tiennent leur fonction que du symbolique […] elles restent, pour le sujet, comme un os. Elles lui restent en travers de la gorge. Elles restent avec un caractère paradoxal, scandaleux, voire honteux, et donc elles restent comme un réel [10] ».

Écrire et jouir l’image

Annie Ernaux, par l’écriture, mène un travail de recherche et de mémoire s’appuyant sur une exploration précise des lieux de son enfance et des attentats vécus. Dans une interview extraite du film Histoires d’Écrivains [11], elle précise qu’un tournant s’est opéré pour elle à partir du roman La Place [12] qu’elle a voulu écrire sur son père. Elle inscrit dès lors son travail d’écriture dans une recherche de la vérité. Pour ce faire, elle « déploie une par une toutes les images [13] », elle en passe par un examen à la loupe, au sens littéral du terme, des photos qui représentent la fille de 1958. Elle cherche à « retrouver l’imaginaire de l’acte sexuel tel qu’il flotte dans ce moi au seuil de la colonie [14] », lieu de l’attentat sexuel.

Les images fixes comme traces du trauma mais aussi comme poinçon de jouissance orientent la jouissance singulière du sujet. Par son travail d’écriture, Annie Ernaux dit être dans un « travail de la forme [15] », cherche-t-elle ainsi à encadrer l’image ? Se retrouve-t-elle dans cette tentative de relocaliser sa place de sujet, de se topologiser comme le questionnait le Plus-Un dans notre cartel ? Ou dans le fond, fait-elle le choix de regarder sans fin l’image qui la regarde ? D’y rester prise ? Elle dit chercher à voir, à éprouver [16] « la part perdue et fascinante de l’image [17] ». Ce qui semble se répéter dans son écriture est la « rem[ise] en scène, sans cesse, [de] la violence du traumatisme réellement vécu dans son enfance. […] Ce traumatisme est déterminant ; il oriente la singularité de sa jouissance [18] ».

Est-ce là le caractère paradoxal de l’image indélébile dont parle Jacques-Alain Miller cité plus haut ?

L’image indélébile en tant qu’elle peut poinçonner et amarrer le sujet à un mode de jouissance mais également en tant que le sujet peut s’y trouver capté et happé.

Ces images resteront toujours comme un réel pour le sujet face auquel il aura à répondre.

  1. Brousse M.-H., « Traces et marques », La Cause du Désir, no106, 2020, p. 81-88
  2. Littré É., Dictionnaire de la langue française, https://www.littre.org/definition/lieu
  3. Attié J., « Stigmate, marque, fixation, soutien », La Cause freudienne, n° 30, mai 1995, p. 13.
  4. Kaltenbeck F., « Arrêts sur image », La Cause freudienne, op.cit.., p.  4.
  5. Brousse M.-H., Intervention lors d’une soirée préparatoire aux 50èmes Journées de l’École de la Cause freudienne, Juin 2020.
  6. Gueguen P.-G., « Deux images remarquables : l’insigne et la marque », La Cause freudienne, op. cit., p. 19.
  7. Cottet S., « Retour sur les images indélébiles », Ironik, Hors-série, 03 décembre 2017, en ligne : https://www.lacan-universite.fr/retour-sur-les-images-indelebiles/
  8. Brousse M.-H., «  Quand l’image se fait destin », La Cause freudienne, op. cit., p. 29.
  9. Attié J., « Stigmate, marque, fixation, soutien », op. cit., p. 11.
  10. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Donc », enseignement prononcé dans le cadre du département de l’université Paris VIII, cours du 23 mars 1994, inédit.
  11. Miller T., « Histoires d’écrivains », film, La cinquième, 2000, BPI – bibliothèque publique d’information, 12 min 48, en ligne :https://www.youtube.com/watch?v=GCANyGWl1_w
  12. Ernaux A., « La place», Paris, Gallimard, 1983.
  13. Miller T., « Histoires d’écrivains », op.cit.
  14. Ernaux A., « La place», op. cit., p. 30.
  15. Miller T., « Histoires d’écrivains », op.cit.
  16. Cf. Ibid.
  17. Galtier M. « Le regard selon Annie Ernaux », Intervention au Programme Psychanalytique d’Avignon, 2016-2017.
  18. Ibid.