par Valérie Bussières

 

Choisir le dé-corps !

« Quand on détache la mémoire du temps on l’articule au lieu et donc au corps ». Surprise par ce postulat énoncé par Marie-Hélène Brousse lors d’une visio-conférence préparatoire aux 50es journées de l’ECF « Attentat sexuel [1] », je me questionne. Pourquoi détacher la mémoire du temps ? Comment passer du lieu au corps ? Le lieu a-t-il à voir avec le réel du corps ? Proposition est faite de travailler en cartel avec cette intuition que la topologie pourrait être une boussole et la littérature un point d’appui.

D’emblée M.-H. Brousse cadre son propos : « je ne veux pas évoquer le temps ». Freud écrit en 1932 : « Les processus du système Ics sont intemporels […] n’ont absolument aucune relation avec le temps [2] ». La mémoire de l’attentat sexuel est envisagée en zoomant sur le lieu. Lacan indique : « Pour revenir à l’espace, il semble bien faire partie de l’inconscient – structuré comme un langage [3] ». Enfin dans son énoncé, M.-H. Brousse souligne que la mémoire du réel prend sa source dans le corps, dans les sensations qui font trace [4]. « La trace est liée à des marques sur le corps, le corps pulsionnel en tant que corps marqué par l’objet a [5] ».

Le recours à l’étymologie me guide. Si le terme de « lieu » s’origine du latin locus : « lieu, endroit [6] » et dérive du grec topos, sa définition nous regarde particulièrement : « L’espace qu’un corps occupe [7] ». Déjà Freud avait usé du terme de « topique [8] » pour dresser une carte de la personnalité et Lacan employait un vocabulaire empreint de spatialité : « parcours de la pulsion [9] », « traversée du fantasme [10] », « circuit de la demande [11] », « lieu […] des signifiants [12] », « extimité [13] » et une conception topologique du sujet.

La topologie, outil du réel

Comment démontrer que la mémoire du réel du corps passe par la mémoire des lieux ? Le nœud borroméen entre dans une logique de l’espace [14]. Avec le temps, on vise le point de capiton, donc le sens alors qu’avec la topologie, c’est le recours à la ligne infinie, le rond, donc le hors sens. Lacan cherche à saisir l’intrication du corps, du langage et de la jouissance. À la croisée des trois cercles, il inscrira le lieu de l’objet a, objet condensateur de la jouissance. M.-H. Brousse indiquait l’importance de l’objet voix et de l’objet regard, deux déclinaisons de l’objet a, dans les traces de jouissances laissées sur le corps lors d’un attentat sexuel. La mémoire s’articule au lieu, le lieu pensé comme partie du corps en tant qu’il est corps pulsionnel, substance jouissante.

Pour Lacan, « Le nœud borrroméen […] est une écriture qui supporte un Réel [15] », ce que Jacques-Alain Miller précise en introduisant le lien avec le corps : « de compréhension mystique, comme si l’ineffable était soudainement devenu palpable [16] ». Fin 1976, Lacan repense le corps à la lumière de ce travail de topologie. Il définit le corps comme trique, transformant le mot torique insistant alors sur la valeur de substance jouissance du corps. Le nœud borroméen est l’outil permettant de passer du lieu en tant qu’il est l’espace qu’occupe un corps, au corps parlant saturé de traces de jouissance.

De la fiction à fixion

L’œuvre autobiographique d’Annie Ernaux met en exergue les lieux. Ils sont épinglés et servent à retrouver la trace mnésique de traumatismes, d’attentats sexuels. À propos de son avortement clandestin en 1963 et de la scène sexuelle de 1958, elle dit : « Entre la chambre de S [1958] et la chambre d’avorteuse rue Cardinet, il y a une absolue continuité [17] ». Dans Mémoire de fille [18], l’auteur veut retrouver « la fille de 58 ». L’idée est de circonscrire la scène fondatrice, la rencontre avec le non rapport sexuel qui a fait effraction. À défaut de photo, elle se remémore les lieux : la chambre, le lavabo avec ses savonnettes, « le mur tapissé de coloriages d’enfant [19] ». Mais il existe un contraste entre cette mémoire topologique et la fille de 1958 qui la déborde : « Cette fille n’est pas moi mais elle est réelle en moi. Une sorte de présence réelle [20] ». S’écrit alors non pas une fiction tissée de souvenirs qui peuvent s’oublier, mais une « fixion » construite par la mémoire de traces issues de l’effraction du réel pulsionnel et qui ne cesse pas de ne pas s’écrire.

 

L’écriture et le corps, un même lieu ?

L’écriture serait une tentative de tracer cette topologie de l’attentat. De la ligne au nœud, le passage est celui de l’écriture de la lettre. La ligne coupe la surface et donc crée l’espace. Est-ce que cette écriture est celle que J.-A. Miller nomme « écriture autre [21] » ? Est-ce l’écriture façonnée par lalangue, celle de la percussion du signifiant sur le corps ? Il explique : « Il y a une écriture autre qui n’a rien à faire avec la parole et avec la voix. C’est le pur trait d’écrit – le dessin, si l’on veut. Le nœud borroméen représenté, dessiné, est de cet ordre. Là, il y a écriture, mais dénouée de la voix et de la parole porteuse de sens [22] ». Est-ce de l’ordre de la lettre dont parle Lacan dans « Lituraterre [23] », c’estàdire une écriture pure dénuée de sens ? Issue de la motérialité du signifiant, l’écriture et le corps émergeraient alors du même lieu.

Transportée dans un autre lieu, la dernière séance de ce cartel s’est déroulée en présence d’un public convié à la soirée préparatoire des J50, cette séance a fait événement. Travailler la topologie du sujet a donné consistance à l’Autre scène, à l’extime, cette extériorité intime articulée au réel, et a fait entendre comment la femme peut être Autre à elle-même, inscrite dans un lieu autre.

[1]. Brousse M.-H., « Traces et marques », La Cause du Désir, no106, 2020, p. 81-88.

[2]. Freud S., « L’inconscient », Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968, p. 96.

[3]. Lacan J., Le Séminaire, livre xx, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 122.

[4]. Brousse M.-H., « Traces et marques », op.cit., p. 82-83.

[5]. Énoncé oral de Marie-Hélène Brousse lors de la visio-conférence préparatoire aux J50, inédit.

[6]. Rey A. Dir., Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Le Robert, 2019, p. 1993.

[7]. https://www.littre.org/definition/lieu

[8]. Freud S. Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968, p. 77.

[9]. Lacan J., Le Séminaire, livre xi, Les quatre concepts de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Points-Seuil, 1973, p. 199.

[10]. Ibid., p. 304.  

[11]. Lacan J., Le Séminaire, livre v, Les formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 409.

[12]. Lacan J., Le Séminaire, livre xvi, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 57.

[13]. Lacan J., Le Séminaire, livre vii, L’éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 167.

[14]. Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre xix, …ou pire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, p. 67. On notera que le chapitre V est intitulé par J.-A. Miller « Topologie de la parole ».

[15]. Lacan J., Le Séminaire, livre xxii, « RSI », leçon du 17 décembre 1974, inédit.

[16]. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le lieu et le lien », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 24 janvier 2001, inédit.

[17]. « Entretien avec Annie Ernaux », Magazine littéraire, no567, mai 2016, p. 28.

[18]. Ernaux A., Mémoire de fille, Paris, Gallimard, 2016.

[19]. Ibid., p. 45.

[20]. Ibid., p. 22.

[21]. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le lieu et le lien », op.cit.

[22]. Ibid.

[23]. Lacan J., « Lituraterre », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 11-20.