par Françoise Biasotto-Roux

 

 

La lecture de la bibliographie Biblioattentatsexuel et des boussoles cliniques publiées dans le blog des 50es journées de l’ECF est enseignante à plus d’un titre : nous apprenons qu’il n’y a pas qu’un seul type d’attentat sexuel mais une variété, à différents degrés et notamment que certains relèvent du fantasme. Quand il m’a été proposé, par la déléguée aux cartels de notre région, d’intervenir sur ce thème à partir de mon travail en cartel, je me suis demandée s’il était question d’attentat sexuel, dans la première moitié du Séminaire vi de Lacan, Le désir et son interprétation. À première vue, ce n’est pas le cas. Mais en y regardant de plus près, nous nous apercevons que ce qui est abordé dans la partie « Sur un rêve analysé par Ella Sharpe » relève de l’attentat à la pudeur et se déroule sur la scène du fantasme. Nous allons voir comment.

Un cas clinique

J’ai relu le chapitre v du livre d’Ella Sharpe : Analyse du rêve [1], texte original à partir duquel Lacan a fait son commentaire. Rappelons qu’il considère qu’elle était une des meilleures analystes de son époque. Nous sommes en 1958. L’analysant dont Ella Sharpe rapporte un moment précis de sa cure est avocat et est venu en analyse car il souffre de « sévères phobies [2] ». Il n’ose pas travailler avec succès. Il s’arrête devant la possibilité de réussir [3]. Nous apprenons qu’il est marié et a perdu son père à l’âge de trois ans. Il est le benjamin d’une fratrie de trois. Il a entendu pendant toute son enfance les paroles que son père aurait dites avant sa mort à son propos : « Robert doit prendre ma place » et les a interprétées comme un vœu de mort à son endroit.

Désir mortifié

Ella Sharpe repère qu’il est mortifié. Dans la cure, « il se tient à carreau avec lui-même [4] » et parle de ses pensées,non de ses affects. Aussi elle n’attend qu’une chose : c’est que son désir se manifeste. L’intérêt du livre d’E. Sharpe, pour Lacan, est qu’elle rapporte précisément la façon dont elle a manœuvré et ses interventions dans l’analyse. Ce livre a été écrit, en effet, à des fins de formation. Le travail analytique, dans un lieu qui permet le dévoilement du plus intime du sujet, son rapport au plus privé de sa jouissance, va amener cet analysant à dire ce qu’il en est de sa jouissance phallique : il met à jour le fantasme qui est à l’œuvre derrière sa toux discrète qui se manifeste dans des situations bien précises (nous allons voir lesquelles) et qu’il ne peut réprimer.

Le symptôme de la toux dans le transfert 

Alors que depuis quelques temps, il annonçait son arrivée par une légère toux discrète, il commence sa séance, à la grande surprise de l’analyste, en parlant de cette toux. Il n’a pu la réprimer bien qu’il se soit promis de ne pas tousser une fois de plus. En effet, il sait très bien quand la bonne lui dit qu’il peut monter pour sa séance, que l’analyste l’attend et qu’il n’y a personne d’autre dans son bureau. Ce léger symptôme l’interroge et entraîne un flot d’associations.

Il se souvient qu’il toussait ainsi quand il avait quinze ans afin d’avertir son frère qui était en train de flirter avec sa bonne amie afin qu’ils cessent de s’embrasser avant qu’il n’entre dans la pièce. Il imitait un chien, se faisant alors disparaître en tant que sujet.

Il veut donc – consciemment – prévenir un attentat à la pudeur, soit de les surprendre et les voir dans leurs ébats sexuels ce qui génèrerait un affect de honte. Nous pouvons nous demander pour qui cela ferait attentat à la pudeur ? Pour celui qui se retrouve spectateur d’une intimité sexuelle, ou pour celui qui est surpris dans une intimité sexuelle généralement voilée ? Une jouissance intime se retrouve dévoilée et notre patient se retrouverait ainsi en position de voyeur.

À propos de l’imitation du chien, il associe ensuite sur le souvenir d’un chien qui s’était masturbé sur sa jambe et qu’il avait laissé faire. Il éprouve de la honte quand il rapporte ce souvenir à l’analyste. Sur quoi porte la honte ? Probablement sur le fait d’avoir laissé faire le chien. Peut-on considérer que cette scène relève d’un attentat sexuel ?

Fantasme de forçage du désir

Dans la suite de ses associations, il rapporte un rêve. Il faisait avec sa femme un long voyage autour du monde et en Tchécoslovaquie. Après un long périple, sa femme est présente, il est au lit, avec une belle femme au-dessus de lui, qui veut avoir une relation sexuelle en essayant d’introduire son pénis en elle. Il n’est pas d’accord, mais elle essaie quand même. Et devant son air désappointé, il se dit qu’il va devoir la masturber.

Pouvons-nous considérer qu’il s’agit d’un attentat sexuel ? Il ne semble pourtant pas le vivre comme tel, même si cette femme tente de forcer son désir. Il ne se sent pas humilié, ni utilisé comme un objet sexuel au service de la jouissance de l’Autre. Il est surtout embarrassé car il se dit qu’il va devoir masturber cette femme, tout en remarquant qu’on ne dit pas la masturber mais se masturber car c’est un verbe intransitif. Le thème de la masturbation revient à nouveau. Il fait toutes sortes d’associations sur le sexe féminin avec des lèvres proéminentes qui pourraient absorber son pénis et en conséquence, il n’y met que le doigt dans son rêve.

Fantasme de masturbation

Ses associations sur son rêve l’amènent à formuler le fantasme sous-jacent à cette toux adressée à l’analyste : l’analyste pourrait être en train de se masturber et en toussant, il la prévient de son arrivée afin de lui éviter de se retrouver dans une situation embarrassante s’il la surprenait. 

Sur quoi porte le fantasme d’attentat sexuel ? Il s’agit en fait d’un fantasme d’attentat à la pudeur. L’analyste serait surprise dans une position obscène. L’obscénité est la mise au-devant de la scène de ce qui ne devrait pas s’y trouver.

Selon Lacan, la position de ce sujet par rapport à la masturbation renvoie à une position narcissique, soit de celui qui n’a pas besoin de l’Autre pour jouir et qui ne met pas en jeu son phallus. Il ne prend pas le risque de le perdre. Il se suffit à lui-même. Moyennant quoi son désir s’en trouve mortifié, il est affligé de ce symptôme de phobie de la réussite dans sa vie professionnelle et quand il joue au tennis.

           

Derrière la toux irrépressible, se cache donc le fantasme du chien qui aboie pour prévenir l’Autre de son arrivée. Lacan met cette toux du côté de l’objet voix qui jette un voile sur le regard qui ferait attentat s’il voyait ce qui doit rester privé, intime : le sexuel. Mais il va plus loin dans sa lecture : pour lui, ce fantasme renvoie à une position du sujet qui met l’Autre à l’abri de la castration, qui ne prend pas le risque de rencontrer la castration de l’Autre : car « vous le verrez, ce qu’il y a de plus névrosant, ce n’est pas la peur de perdre le phallus ou la peur de la castration. Le ressort tout à fait fondamental de la névrose, c’est de ne pas vouloir que l’Autre soit châtré [5] ».

Peut-on faire l’hypothèse que ce qui fait attentat pour ce sujet – sur le mode agi ou subi – c’est la castration de l’Autre ? Le fantasme du sexe féminin, avec des lèvres énormes qui pourraient absorber son sexe, sert à recouvrir le fait qu’il n’y a rien à la place du sexe féminin et à préserver ainsi l’Autre de la castration. « Le fantasme a toujours cette structure. Il n’est pas simplement relation d’objet. Il est quelque chose qui coupe. C’est un certain évanouissement, une certaine syncope signifiante du sujet en présence d’un objet [6] ». Le sujet disparaît derrière l’objet voix et ainsi garde à l’abri de la castration, le phallus.

 

[1]. Freeman Sharpe E., Analyse du rêve, Guide à l’usage des psychanalystes, Chapitre v, Publication numérique, p. 66-103.

[2]. Lacan J., Le Séminaire, livre vi, Le désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Éditions de La Martinière / Le Champ freudien, 2013, p. 177.

[3]. Ibid.

[4]. Ibid., p. 179.

[5]. Ibid., p. 275.

[6]. Ibid., p. 209.