par Anaïs Adam

 

Dans le contexte de préparation du XIIe congrès de l’AMP sur Le rêve, son interprétation et son usage dans la cure lacanienne, un cartel fulgurant s’est constitué autour de l’étude du rêve de la belle bouchère. Celui-ci est exposé par Freud dans le chapitre IV de « La science des rêves [1] » pour soutenir sa thèse du rêve comme satisfaction d’un désir. Ce rêve est exemplaire en tant qu’il illustre les procédés de condensation et de déplacement mis au jour par Freud dans les formations oniriques. Lacan, puis Jacques-Alain Miller, en reprendront le commentaire pour en interpréter les différents désirs satisfaits par la rêveuse. Au fil de ces lectures, un signifiant nouveau m’a attrapée : « le logogriphe [2] ».

 

Le logogriphe, un signifiant qui accroche

Lacan use de ce signifiant pour la première fois dans « La direction de la cure et les principes de son pouvoir [3] ». Selon la définition du Littré, un logogriphe est une « sorte d’énigme dont le mot est tel que les lettres qui le composent puissent fournir plusieurs autres mots. Fig : langage obscur [4] ». Appliqué au signifiant, cela lui donne un caractère énigmatique, condensateur et métonymique. Avec l’analyse du rêve canonique de la belle bouchère, Lacan met en exergue de manière paradigmatique les mille et unes valences du signifiant saumon. Le logogriphe est alors l’émergence scripturaire du futur syntagme le signifiant du désir. À partir de mes lectures, je me suis penchée sur les différents désirs intriqués, recouverts et condensés dans ce logogriphe saumon.

 

Formulation du rêve de la belle bouchère

Une patiente défie Freud de répondre à l’objection qu’elle oppose à sa thèse du rêve comme satisfaction d’un désir. Elle lui soutient avoir fait un rêve dans lequel son désir demeure insatisfait. Rappelons-nous les coordonnées du rêve de la belle bouchère : « Je veux donner un souper, mais je n’ai pas autre chose en réserve qu’un peu de saumon fumé. Je pense à aller faire des courses, mais je me souviens que c’est dimanche après-midi, et que tous les magasins sont fermés. Je veux alors téléphoner à quelques traiteurs, mais le téléphone est en dérangement. Je dois donc renoncer au désir de donner un souper [5]. »

Freud, cherchant d’où provient le matériel du rêve, demande à la patiente d’associer sur ce qu’elle a vécu la veille. Son mari, boucher, se trouvant trop gros, lui aurait dit vouloir maigrir. Il se mettrait au sport, au régime et refuserait les invitations à dîner. Parlant de son mari, il lui vient une anecdote qu’elle raconte à Freud en riant. Son mari a rencontré un peintre dans le café où il a l’habitude de se rendre. Celui-ci lui a demandé de peindre son portrait. Le mari lui a répondu qu’il était persuadé que le peintre préférerait un seul morceau du postérieur d’une jolie jeune fille à la totalité de son propre visage.

De son côté, la belle bouchère désire depuis longtemps pouvoir manger un petit pain au caviar tous les matins, mais elle se refuse cette dépense. Elle demande à son mari  ̶  qui serait prêt à la satisfaire aussitôt  ̶  de ne pas répondre à cette demande afin de pouvoir continuer de le taquiner avec ça.

Freud ne parvient pas à interpréter le rêve avec ce matériel et insiste pour en savoir plus. C’est alors que la patiente lui rapporte avoir rendu visite à une amie dont à vrai dire elle est fort jalouse. En effet, son mari ne tarit pas d’éloges à son propos. Heureusement cette amie est maigre et son mari est amateur de rondeurs. Cette amie a demandé à la belle bouchère quand est-ce qu’elle l’inviterait de nouveau à diner, « on mange toujours si bien chez vous [6] ». Le sens du rêve semble maintenant clair pour Freud.

 

Interprétations du logogriphe

Le premier pas de Freud consiste à dire que le rêve satisfait quelque chose dans le renoncement, l’échec. Freud l’ordonne comme le désir d’avoir un désir insatisfait. Il évoque aussi la possibilité que le rêve satisfasse le désir de cette patiente hystérique de contredire Freud.

La première interprétation freudienne souligne le saumon comme signifiant du désir de l’amie. Par identification à l’Autre femme, le saumon se substitue au caviar, qui a pour signifié « un désir insatisfait ». Le rêve du saumon serait alors la métaphore du désir, lui-même métonymie du manque-à-être de la belle bouchère. Son envie de tartine au caviar est un désir de femme comblée par son mari (au caractère génital) et qui ne veut pas l’être sur tous les registres.

De plus, la belle bouchère met en échec la demande de l’amie de venir dîner car elle a débusqué le désir qui s’y cache de se faire apprécier par son mari. Qu’est-ce qui pousse cette amie à vouloir dîner chez elle hormis le fait qu’on y mange bien ? Le fait qu’elle pourrait flirter avec son boucher de mari. Et cela, la belle bouchère n’en perd pas le fil. C’est donc « le même ressort qui, dans le rêve, va du désir de son amie faire l’échec de sa demande [7] ».

Dans l’interprétation de Freud, identification à l’Autre femme et jalousie se nouent et constituent le ressort du désir du rêve. « il ferait beau voir que l’autre engraisse pour que son mari s’en régale [8] ».

L’interprétation de Lacan s’orientera vers l’énigme du désir du mari. La belle bouchère s’interroge : comment une autre peut-elle être aimée par un homme qui ne saurait s’en satisfaire ? Elle va devenir cette question et tenter d’y répondre via l’identification masculine. Lacan insiste sur « la tranche » de saumon comme signifiant du désir du mari. Le signifiant tranche fait écho au peu, au reste de saumon et au morceau du postérieur d’une jolie jeune fille. Avec l’identification virile, la belle bouchère s’interroge sur le désir de maigre de son mari. L’équivocité du désir de maigre renvoie à la fois au désir de maigrir du mari et à son intérêt pour une femme maigre. La maigreur est à la fois un trait de l’objet d’amour et d’identification pour le mari. La tranche de saumon fumé, dans le rêve, vient donc à la place du désir de l’Autre.

La troisième interprétation réalisée par J.-A. Miller de la tranche de saumon est celle concernant l’identification de la belle bouchère à l’objet du désir de son mari. Elle s’identifie au reste, à la maigreur de la tranche de saumon. « Être le phallus, fût-il un phallus un peu maigre [9] ».

 

Logogriphe, signifiant à tout faire, signifiant du désir.

Le saumon est un logogriphe qui vient condenser les questions du sujet hystérique, en tant que signifiant du désir de l’Autre. En accolant le désir de l’amie et celui du mari, le signifiant « tranche de saumon » servira de boussole pour le désir de la belle bouchère. La patiente situe la question de son existence à ce croisement entre l’identification à l’Autre femme et à l’homme. Comme le dit J.-A. Miller, le « S1, qui est le fil d’Ariane de ce que j’appelais le labyrinthe des identifications, se lit aussi essaim c’est à la fois le fil et le labyrinthe [10] ». C’est-à-dire qu’une identification peut toujours en cacher une autre. Et comme les identifications se déterminent du désir, un désir peut lui aussi en cacher un autre. Le désir est plus compliqué que ce que l’on croit et c’est ce que démontre l’analyse du logogriphe saumon du rêve de la belle bouchère. Celui-ci est un signifiant à tout faire, condensant les différentes valences du désir, les questions sur le désir de l’Autre. Il répond à la fois sur l’énigme de ce que veut une femme et sur la division du désir masculin.

  1. Freud S., L’interprétation du rêve, Paris, Seuil, 2010.
  2. Lacan J., « La direction de la cure et les principes de son pouvoir », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 627.
  3. Ibid., p. 620.
  4. https://www.littre.org/definition/logogriphe
  5. Freud S., L’interprétation du rêve, op. cit., p. 186.
  6. Ibid., p. 188.
  7. Lacan J., « La direction de la cure… », op. cit., p. 626.
  8. Ibid.
  9. Ibid., p. 627.
  10. Miller J.-A., « Trio de mélo », La Cause freudienne, n°31, p. 11.