par Caroline Simon

 

« J’ai quand même le droit, tout comme Freud, de vous faire part de mes rêves. Contrairement à ceux de Freud, ils ne sont pas inspirés par le désir de dormir. C’est plutôt le désir de réveil qui m’agite [1] ».

Que vient nous indiquer Lacan par son désir de réveil à propos des rêves ? Lors d’un cartel, je me suis intéressée au phénomène du cauchemar, qui réveille le dormeur la plupart du temps, et « dans lequel s’exprime une jouissance qui écrase le sujet [2] ». Quelle fonction a-t-il au cours du trajet d’une cure pour l’analysant ? Dans le Séminaire L’angoisse, Lacan précise le type de jouissance articulée à cet affect qui ne trompe pas : « l’angoisse de cauchemar est éprouvée, à proprement parler, comme celle de la jouissance de l’Autre [3] ». Il évoque également deux figures personnifiant le mal, représentant depuis longtemps le cauchemar : « l’incube ou le succube, cet être qui pèse de tout son poids opaque de jouissance étrangère sur votre poitrine, qui vous écrase sous sa jouissance [4] ». Cette jouissance à l’œuvre dans le cauchemar, qui affecte le corps, est attribuée à l’Autre à travers les figures représentant le sexuel, la mort, mais aussi l’énigme. Toutefois, c’est une jouissance qui concerne le sujet.

 

Le cauchemar, index du réel

Le phénomène du cauchemar intéresse une pratique analytique orientée par le réel, dans la mesure où il est un aperçu, même fugace, sur le réel à l’œuvre chez le sujet qui éprouve le cauchemar. Cependant, cette fenêtre sur le réel, qui est indexée par le réveil, est aussi brève que ne l’est l’ouverture sur l’inconscient, comme le formule Lacan, dans le Séminaire XI, telle la nasse du pêcheur.

Ce réel, impossible à dire, concerne également l’ombilic du rêve sur lequel repose tout rêve ; l’Unerkannt, en allemand, le non reconnu, révélé par Freud. Dans sa Traumdeutung, il l’évoque à deux reprises, lors d’un commentaire du rêve connu comme « l’injection faite à Irma » et dans le chapitre 7, « sur la psychologie des processus des rêves » : « Dans les rêves les mieux interprétés, on doit souvent laisser un point dans l’obscurité, parce que l’on remarque, lors de l’interprétation, que commence là une pelote de pensées de rêve qui ne se laisse pas démêler, mais qui n’a pas non plus livré de contributions supplémentaires au contenu du rêve. C’est alors l’ombilic du rêve, le point où il repose sur le non-connu. [5] » Lacan le présente comme un stigmate, un indicible, « à la racine du langage » qui a à voir avec le réel du refoulé primordial : « C’est bien d’être né d’un être qui l’a désiré ou pas désiré, mais qui, de ce seul fait le situe d’une certaine façon dans le langage, qu’un parlêtre se trouve exclu de sa propre origine. Et […] on en a quelque part la marque dans le rêve lui-même [6] ».

L’ombilic est un trou dans la mesure où il concerne un oubli ; le sujet ne peut se remémorer, c’est le refoulé primordial, ce qu’il en est des conditions de sa venue au monde. Il y a un réel qui lui échappe, qui concerne celui du sexuel, de la mort et aussi la question de son origine. Lacan désigne également l’ombilic par un nœud sur le corps, une cicatrice refermée qui le reliait au placenta car ce point d’exclusion concerne également « des choses qui sont à jamais fermées dans son inconscient [7] ».

Chaque rêve repose ainsi sur cet ombilic, non dicible et non interprétable par le sens, mais qui donne une assise aux rêves de chaque parlêtre, par les signifiants qui l’ont aliéné à l’Autre du langage. Ainsi, la morsure du signifiant sur le corps dont le rêve porte les stigmates, sortes de « traces laissées par les mots qui ont plu sur notre corps [8] », constitue l’ombilic du rêve. On n’y a pas accès sauf, de manière furtive, à partir de certains rêves qui réveillent comme le cauchemar. À ce propos, Jacques-Alain Miller fait remarquer que le progrès d’une analyse peut se vérifier lorsque le sujet continue à rêver au-delà du point d’angoisse [9].

 

Rêve et réalité

« Le réveil total c’est la mort [10] ». Cette phrase de Lacan, quelque peu énigmatique, vient signifier que le réel concerne la mort et y avoir accès c’est impossible, on le recouvre tout le temps d’une réalité encadrée par un fantasme. Le réveil total, c’est quand on accède au réel et donc à la mort. C’est une façon pour Lacan d’aborder la question de la réalité et de la nouer à la question du rêve. Autant pour Freud les rêves permettent de protéger le sommeil, autant chez Lacan « les désirs entretiennent les rêves [11] » : nous rêvons tout le temps et la réalité est un rêve.

Nous nous réveillons d’un cauchemar pour continuer à rêver [12], dans le sens d’échapper au réel ; la réalité est ainsi appréhendée par Lacan comme un rêve. Il précise ainsi que « le réveil c’est un éclair [13] ».

J.-A. Miller ouvre à une interprétation analogue à ce qui se passe lors d’un cauchemar, c’est-à-dire une interprétation qui réveille, au-delà du sens, qui favorise une ouverture sur le réel du sujet, à partir des signifiants de sa lalangue. Dans son cours « Choses de finesse », il propose de « faire résonner […] la jouissance qui tient enfermé […] le Je-n’en-veux-rien-savoir du sujet [14] » et ainsi de contrer la pente du sujet dans sa passion de l’ignorance. Cette passion protège le sujet face au réel de sa jouissance innommable. Seule une avancée dans l’analyse, un désir de savoir, permet de vouloir en savoir plus sur la jouissance à l’œuvre le concernant.

À la faveur de la contingence de l’association libre chez l’analysant, il devient possible de cerner le réel pour que cesse de ne pas s’écrire le rapport sexuel, le temps d’un éclair. La contingence peut se situer aussi, comme le précise Daniel Roy [15], du côté du réveil qui nous fait éprouver, parfois, à cet instant un « c’est ça ! », juste avant de nous rendormir. Cette phrase a fait écho avec mon expérience singulière de la cure. Traiter la question du cauchemar dans le dispositif spécifique du cartel a permis un gain de savoir pour l’analysante que je suis. Le nouage cartel-analyse, articulé à une production de texte pour une soirée de l’ACF, a permis de soutenir un désir de savoir face à ce qui m’interrogeait. Mais il y a un reste. Les différentes lectures et échanges ont ouvert, de façon métonymique, à d’autres questions qui nécessiteront d’être mises au travail.

[1]. Lacan J., « La troisième », La Cause freudienne, no79 , 2011, p. 24.

[2]. Rollier, F., « Puis-je espérer me réveiller un jour ? », https://www.lacan-universite.fr/wp-content/uploads/2016/03/Rollier.pdf

[3]. Lacan J., Le Séminaire, livre x, L’Angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 76.

[4]. Ibid., p. 76.

[5]. Freud S., Œuvres complètes, t. IV, 1899-1900, Paris, PUF, 2004, p. 146, n°2.

[6]. Lacan J., « L’ombilic du rêve est un trou », La Cause du désir, no102, 2019, p. 36.

[7] Ibid., p. 41.

[8]. Lebovits-Quenehen A., « De l’ombilic au réveil, et retour », La Cause du désir, no104, 2020, p. 56.

[9]. Cf. Miller J.-A., « Nous sommes tous ventriloques », Filum, n°8-9, bulletin psychanalytique de Dijon, décembre 1996.

[10]. Lacan J., « Improvisation : désir de mort, rêve et réveil », La Cause du désir, no104, 2020, p. 9.

[11]. Ibid., p. 10.

[12]. Lacan J., Le Séminaire, livre xx, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 53.

[13]. Lacan J., Le Séminaire, livre XXII,  R.S.I. , leçon du 11 février 1975, inédit.

[14]. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Choses de finesse en psychanalyse », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, leçon du 26 novembre 2008, inédit.

[15]. Roy D., « Le cauchemar de l’enfant ou l’urgence de la vie », Hebdo Blog, n°195, 15 mars 2020.