Le cartel : un moteur de recherche

par Nadège Talbot

 

Ce texte est issu d’un travail de Cartel dont l’usage est d’animer le Séminaire de recherche de la Section clinique qui a pour objet le thème de la prochaine Journée UFORCA [1] : La psychanalyse indispensable en institution.

Je me suis intéressée aux liens historiques entre la psychanalyse et les institutions à partir de quelques références et de quatre axes de réflexion :

Psychanalyse et institution ce sont deux signifiants en principe antinomiques, sans rapport. Le terme « indispensable » les associe.

Dans cette brèche peut trouver à se loger le désir du praticien.

La psychanalyse a une place légitime en institution, des parlêtres y sont accueillis et sa fonction essentielle est de
« refréner la jouissance » que le symptôme contient.

La psychanalyse est le seul discours qui prend ce point en considération. L’argument de Gil Caroz pour le colloque UFORCA 2021 indique que la « psychanalyse indispensable » suppose des conditions de trois ordres : des praticiens concernés par le désir d’introduire la psychanalyse dans des lieux de soins, des impasses au lieu de l’Autre et enfin, des moments cycliques dans l’histoire des institutions et de la société. J’ai choisi de mettre le focus sur cette dernière condition.

Premier moment historique (1918-1932)

L’ouvrage de Laura Sokolowsky Freud et les berlinois [2] conduit le lecteur sur le trajet de Freud, son combat pour la diffusion de la psychanalyse et la naissance des premières institutions psychanalytiques.

À partir de l’expérience de la première guerre mondiale si meurtrière, Freud envisage l’avenir de la psychanalyse reposant sur l’ouverture de centres gratuits pour traiter les névroses de guerres des soldats revenus du front.

Dès 1915, Freud alerte ses collègues  ̶  pris dans l’élan de la découverte de l’inconscient  ̶  quant à une dérive de la psychanalyse du fait d’être ramenée à une thérapeutique si elle était pratiquée en institution.

Dés 1920, il prend position pour que la psychanalyse ne soit pas médicalisée et reste une discipline indépendante. La psychanalyse est un discours qui doit rester subversif pour ne pas être assimilé au discours courant. Le psychanalyste a un savoir issu de sa propre cure et pour cette raison il n’y a ni formation universitaire ni diplôme de psychanalyste.

Freud a le souci de divulguer les concepts analytiques ; il sait par son expérience avec les hystériques que le symptôme a une fonction régulatrice et le refoulement une fonction d’équilibre. D’emblée, la psychanalyse en tant que savoir divise, sa structure étant différente des autres savoirs.

Sous la Weimar, prospère de 1920 à 1931 l’emblématique policlinique de Berlin qui a pour fondement la découverte de la pulsion de mort et l’au-delà du principe de plaisir mis à jour par les symptômes traumatiques. Elle possède un institut de formation qui constituera le standard de la formation du psychanalyste à l’IPA [3]. En 1928, la policlinique a alors dix ans, Freud souhaite un triple objectif aux institutions psychanalytiques : la thérapie de masse, la transmission de l’expérience, l’enseignement et la recherche en psychanalyse. Son exemple se diffuse en Europe et à New-York. Cependant, la systématisation des formations et la mutation scientifique de la psychanalyse associée à son expansion interroge Freud.

En 1930, Hitler arrive au pouvoir en Allemagne. Sous le régime nazi qui fait de la psychanalyse une science juive, l’expérience de l’Institut de Berlin prend fin.

Deuxième moment historique (1938 à 1968)
Le point d’appui est le texte fondamental de Jacques Lacan « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu [4] », qui considère la famille comme la première institution pour l’être parlant, institution « complexe et multiforme » dont la première refonte institutionnelle est introduite par Freud par le complexe d’Œdipe.

Troisième moment historique (1969 à 1973)

L’année 1969 est le moment de l’échec de l’utopie communautaire. La psychanalyse ne promeut plus le père idéal, mais elle donne comme but à une institution l’instauration de la particularité contre l’Idéal. Les deux points d’appui sont le Séminaire XVII L’Envers de la psychanalyse [5] et « Note sur l’enfant [6] ».

Dans les années 1970, la considération de la jouissance devient le point d’orgue dans les institutions sociales ou médicales. La famille ne vaut alors comme institution que si le père humanise le désir, c’est-à-dire s’il incarne un traitement de la jouissance en étant responsable de ses enfants.

Le Séminaire XXIII Le Sinthome de 1974-1975 [7] introduit le concept de « père-version », un homme « père-versement orienté » et le substitut à la métaphore paternelle pour faire valoir comme effet de pacification de l’enfant la présence d’un homme, dans l’institution familiale, qui fait d’une femme l’objet cause de son désir. L’amour est alors compatible avec la cause du désir et le père, ici, n’est plus celui du mythe qui garantit au fils qu’on peut jouir de toutes les femmes, mais celui qui garantit qu’on peut jouir d’une en dehors de tout universel. Dans ce sens, toutes les formes que peuvent prendre les institutions sont une volonté de suppléer aux formes diverses d’organisations de la famille et des crises qu’elle traverse régulièrement.

La dernière référence est le texte « L’étourdit [8] » en 1972, qui indique qu’il existe toujours un résidu, un réel issu du groupe, de l’institution, qui ne se résorbe jamais.

Des indications peuvent être tirées de ces précieux textes pour la psychanalyse en institution :

  • Les institutions, y compris celles dites psychanalytiques, ne doivent pas être coupées de tout pour qu’elles demeurent un abri ;
  • L’universel ne règle pas tout, la question de la jouissance perdure et c’est précisément le rôle d’une institution que de la traiter ;
  • La psychanalyse a sa place dans les institutions définies par les lois existantes de l’État même si, nous dit Éric Laurent, elles ne sont ni palpitantes, ni exaltantes.

Il s’agit pour le psychanalyste en institution d’introduire un paradoxe en tentant d’extraire le particulier de chaque cas et ainsi rendre la responsabilité de son symptôme à chaque sujet.

Quatrième moment historique 

À partir de l’Autre qui n’existe pas Jean-Daniel Matet nous indique dans son article : « Il n’y a pas de psychanalystes en institution mais des effets psychanalytiques [9] » que la présence de la psychanalyse en institution se mesure aux effets de parole sous transfert. En institution, son travail est une pragmatique en lien avec l‘enseignement de Jacques Lacan et son éthique, une discipline avec des constructions de cas cliniques, des présentations de malades. L’indication précise de Freud dans « La technique psychanalytique [10]»  rappelle aux analystes que cette pratique se situe « entre frustration et abstinence » et non dans le « en-plus ».

Quelles que soient les époques, le psychanalyste a la responsabilité de s’inscrire, dans la voie ouverte par Freud et par Lacan, et à partir de sa cure, dans les institutions toujours contemporaines du malaise dans la civilisation.

Ce cartel m’a permis, entre transmission et élaboration, de relancer mon désir de travail à l’adresse de l’École et d’interroger la légitimité de ma place au sein d’une institution où la présence de la psychanalyse est indispensable aux parlêtres accueillis.

  1. UFORCA : Union pour la FORmation en Clinique Analytique, pour l’Université Populaire Jacques-Lacan, Université Paris VIII.
  2. Sokolowsky, L., Freud et les Berlinois, PUF, 2013.
  3. IPA : Association Psychanalytique Internationale.
  4. Lacan J., « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 23.
  5. Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991.
  6. Lacan J., « Note sur l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 373.
  7. Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005.
  8. Lacan, J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 449.
  9. Matet J.-D., « Il n’y a pas de psychanalystes en institution mais des effets psychanalytiques », Conférence du 31 janvier 2009 au colloque « Psychanalyse et société », organisé pour la préparation de PIPOL 4 « clinique et pragmatique de la désinsertion en psychanalyse » 11 et 12 juillet 2009, Barcelone.
  10. Freud, S., La Technique psychanalytique, Paris, PUF, 1997.