Inconscient réel et urgence subjective

par Anne-Marie Meiser

« Tant qu’une trace durera de ce que nous avons instauré, il y aura du psychanalyste à répondre à certaines urgences subjectives [1] ».

 

C’est ainsi que j’avais formulé ma question alors que notre cartel ayant pour titre « Ce qui nous cause » se constituait. Mon travail a pris tournure en m’appuyant sur la question de la « différence absolue ». Ce terme me renvoyait, je le croyais, à un premier témoignage de passe qui m’avait marqué, entendu il y a bien longtemps. Je me suis aperçue très vite que ce terme ne se déduisait d’aucun témoignage de passe en particulier, chaque passant en transmet quelque chose à sa manière. Récemment nous avons entendu comment un signifiant fait équivoque, s’extrait et marque un fil rouge, une lettre, une traversée de l’être, détachant l’objet voix du corps.

Lacan a introduit le terme de différence absolue dans le Séminaire XI, en 1964, je le cite : « Le désir de l’analyste n’est pas un désir pur. C’est un désir d’obtenir la différence absolue, celle qui intervient quand, confronté au signifiant primordial, le sujet vient pour la première fois en position de s’y assujettir. [2] » Comment entendre cela ? Le désir de l’analyste n’est pas pur, il comporte en effet le trou du réel, je le dirais comme cela. Ce désir, avec la présence du corps, est le sillon du travail analytique jusqu’à ouvrir parfois au passage inédit de la passe. Passage du Un de l’identification comptable dans l’Autre au Un de l’ex-istence, unique.

La série des témoignages de passe démontrent pour chacun une modalité de cette différence absolue, toujours singulière et incomparable faisant de chacun « des épars désassortis [3] » pour reprendre l’expression de Lacan. Nous l’entendons à chaque fois en écoutant les témoignages des passants.

Bien après en 1976, Lacan dans un ultime texte : « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI [4] », revient sur la passe. Dans ce texte il est davantage question, et Jacques-Alain Miller le souligne, de la fin de l’analyse et « d’un retour sur […] la passe [5] ». Le statut de l’inconscient a changé, « Le manque du manque fait le réel [6] ». Nous avons alors affaire au trou. Lacan explicite : « Quand l’esp d’un laps, soit puisque je n’écris qu’en français : l’espace d’un lapsus n’a plus aucune portée de sens (ou interprétation) alors seulement on est sûr d’être dans l’inconscient. On le sait, soi. Mais il suffit que s’y fasse attention pour qu’on en sorte [7] ». J.-A. Miller commentant ce texte précise : « La passe du parlêtre, ça n’est pas le témoignage d’une réussite, c’est le témoignage d’un certain mode de ratage [8] ». C’est prendre en compte le trou irréductible auquel nous avons affaire et la mesure de la « vérité menteuse [9] » produite par l’articulation d’un sens.

Cette question de la différence absolue avait donc pris forme pour moi lors du premier témoignage d’une Analyste de l’École (AE), il y a plusieurs années. Au terme d’un très long parcours son témoignage m’avait fait entendre ce moment où le signifiant devenant trace sonore n’était plus que l’index du non-rapport sexuel. Les récits de passe témoignent de ce trajet de l’expérience analytique, de l’inconscient transférentiel, du sens, à l’inconscient réel, pour serrer la différence absolue de chaque Un.

Nous avons à nous « repérer à ce joint qu’est le sujet [10] » selon les termes de Lacan en 1966. Celui-ci reste essentiel, même si avec le dernier enseignement de Lacan à ce joint vient le signifiant parlêtre plutôt que celui de sujet. La lalangue affecte le corps, ce jouir s’articule dans la langue en faisant équivaloir son et sens dans l’équivoque. Il faut du temps pour entendre la joui-sens de la langue et l’acte analytique pour laisser la voie libre au sujet de faire avec le bruissement de l’événement de corps. Le savoir inconscient transférentiel s’évanouit, il ne s’extrait plus de ce qui fait chaîne. S’écrit un ça-voir, chiffrage de la première irruption de jouissance. Se produit un consentement de ce qui se satisfait avec le corps. La différence absolue sépare du savoir-élucubration produit par la logique signifiante articulée par la différence entre deux signifiants. Ce qui est en jeu c’est le lieu de la rencontre du corps et du signifiant comme trou irréductible, la Passe en témoigne.

  1. Lacan J., « Du sujet enfin en question », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 236.
  2. Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 248.
  3. Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 573.
  4. Ibid., p. 571-573.
  5. Miller J.-A., « La passe du parlêtre », La Cause freudienne, no 74, avril 2010, p. 113.
  6. Lacan J., « Préface à l’édition anglaise…», op. cit., p. 573.
  7. Ibid., p. 571.
  8. Miller J.-A., « La passe du parlêtre », op. cit., p. 123.
  9. Lacan J., « Préface à l’édition anglaise… », op. cit., p. 573.
  10. Lacan J., « Du sujet enfin en question », op. cit., p. 235.